En 1988, j’ai traversé Bornéo d’ouest en Est, de Pontianak à Samarinda en reprenant l’itinéraire emprunté en 1897 en quinze mois par l’explorateur Hollandais A.W.Nieuwenhuis et 110 porteurs dont plusieurs ont trouvé la mort au cours de l’expédition. Il y a seulement vingt ans, il était encore très rare que des étrangers s’enfoncent si loin au cœur de Bornéo et notre équipe a eu le mérite de montrer qu’il était possible d’emprunter un tel parcours en technique ultralégère.

Après avoir remonté le fleuve Kapuas sur près de mille kilomètres à bord de bateaux locaux, nous avions poursuivi en pirogues jusqu’à Nangabungan au pied des monts Muller qui doivent leur nom à un explorateur qui avait été « raccourci » par les Dayaks en 1825 lors d’une mémorable « chasse aux têtes », une vieille coutume que l’on croyait abandonnée et que les descendants de ces Dayaks ont remis au gout du jour en 1999. Le photographe Australien Philip Blenkinsop a ramené les images effroyables de colons Madurais littéralement découpés en morceaux dont certains auraient même été dévorés dans un (ultime…?) sursaut de cannibalisme.
 
longearblog.jpgLors de la traversée de ces montagnes isolées en pleine jungle, nous avions eu la surprise de découvrir à Gua Kao les premiers dessins pariétaux de la partie indonésienne de Bornéo. Sans le savoir, cette découverte allait être à l’origine de beaucoup d’autres quelques années plus tard. Après avoir franchi les Monts Muller qui étaient encore couverts d’une forêt dense, nous avions plongé vers la Haute-Mahakam en plein territoire Dayak. Nous étions en amont des gros rapides, loin de toute piste carrossable et les gens continuaient à vivre comme ils l’avaient toujours fait, même si quelques pasteurs protestants tentaient de les évangéliser… J’ai toujours pensé que ces religieux étaient des « parasites » et il m’est arrivé parfois de me dire que leurs têtes auraient été des trophées de choix !
 
Nous avions continué en radeaux en bambous puis à bord de rafts acheminés jusqu’à Datadawai par un petit Cessna 185 que nous avions loué. Nous étions au pays des « longues oreilles » et dans une « longue-maison » traditionnelle, nous avions rencontré une des plus vieilles femmes Dayaks encore en vie… A 90 ans, c’était vraisemblablement l’une des dernières à porter encore ces lourds anneaux métalliques qui avaient allongé ses lobes d’oreilles. Avec son décès c’est l’un des derniers témoins d’une époque qui a disparu. Notre expédition avait été un succès mais s’était terminée par un drame après notre départ de Samarinda. Paludisme, Dengue et leptospirose, un cocktail détonant auquel j’avais échappé mais qui avait été la cause de quatre rapatriements sanitaires et la mort de notre ami Guillaume. Triste histoire…
 
Depuis cette époque, je retourne souvent à Bornéo et j’assiste avec une certaine tristesse à la destruction désormais quasi-inéluctable de ce qui fût une des jungles les plus étendues de la planète. La surexploitation des bois précieux et du charbon de bois, les grands incendies de forêts et les plantations de palmiers à huile auront raison d’un écosystème qui vit sans doute ses dernières années.
 
En août 2007, près de Samarinda, je suis allé à « Pam Pam », un de ces villages Dayaks « christianisés » qui deviennent des espèces de « zoos » pour les rares touristes de passage. J’y ai retrouvé la même ambiance morose qui se dégageait de campements « Indiens » que j’avais visité en Amérique il y a quelques années. Devant la « longue maison » traditionnelle préservée par le gouvernement Indonésien, un vieux Dayak, (plus de 80 ans), posait en tenue d’apparat contre quelques roupies, un moyen comme un autre de survivre. Ce jour là, il pleuvait, le « kampung » était quasiment désert et des enfants sont partis en courant pour chercher le vieil homme qui est arrivé quelques minutes plus tard. Il avait froid et il a répété comme un métronome les gestes que les « tous tristes » ont du lui demander tant de fois. Il comprenait l’Indonésien et j’ai échangé quelques mots avec lui. En croisant son regard, j’ai cherché à déceler une émotion, à comprendre ce qu’il pouvait bien penser de cette mascarade…
 
Je n’ai ressenti que l’impression d’un grand vide. Malgré ses plumes de grand chef Indien, le vieil homme ne devait déjà plus être là….Son esprit devait déjà avoir rejoint le dernier des Mohicans au royaume des ancêtres et des ethnies disparues.
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