Java, juillet 1986. Avant de partir pour Bornéo, nous avions consacré deux semaines à la reconnaissance d’un petit massif prometteur et facilement accessible depuis Yogjakarta.  Sans le savoir, nous venions de mettre le pied sur un magnifique terrain de jeu qui allait nous offrir « Gua Barat », une rivière souterraine fabuleuse que nous avons exploré sur près de dix kilomètres de longueur avant de ressortir quelques expéditions plus tard à la surface du plateau près de Blabak, un village isolé au cœur de la montagne. Une telle découverte est le rêve de tout spéléologue d’exploration et je vous en parlerai une prochaine fois…

silumanblog.jpgCette fois là, nous sommes partis en deux équipes. La première a pénétré dans « Gua Liah », une grotte bien connue par les chasseurs de nids d’hirondelles et les terrassiers à la recherche de phosphates. Avec Marc Duhamel, nous suivons un des villageois qui nous guide à travers les broussailles qui recouvrent tout. Une demi-heure plus tard, nous arrivons effectivement devant « Gua Siluman », (la grotte du démon) qu’il aurait été très difficile de trouver par nous-mêmes. Un plan incliné très raide (photo) plonge sur un puits que nous équipons sans difficulté avant de prendre pieds 30m plus bas dans une vaste galerie. De vieux échafaudages en bambous encore en place montrent que les autochtones avaient l’habitude de descendre jusqu’ici et nous découvrons qu’ils ont creusé des trous un peu partout, de véritables chausse-trappes de plusieurs mètres de profondeurs qu’il serait très facile de transformer en autant de pièges mortels (photo). Il faut vraiment que ces phosphates aient une grande valeur. La suite ne présente aucune difficulté particulière et nous arrivons bientôt au sommet d’un vaste puits qui semble barrer la galerie. Nous ne sommes pas équipés pour tenter une escalade en traversée et notre exploration s’arrêtera là pour aujourd’hui….
 
lipsphosblog.jpgAu moment même où nous allions rebrousser chemin, nous entendons un brouhaha monter du fond de la grande crevasse ébouleuse. Il y a même la lumière caractéristique des éclairages à l’acétylène… Les copains sont là et nous pouvons même nous parler à 25m de distance. La jonction entre les deux cavités est faite. Sur le chemin du retour, nous prenons le temps de topographier les lieux, ce qui demande pas mal de temps. Lorsque nous ressortons, la nuit tombe et le paysan ne nous a pas attendu. Si l’axe de la vallée est bien visible, le vague sentier que nous avons emprunté à l’aller est indécelable au milieu d’une végétation particulièrement touffue. Tant bien que mal, nous parvenons à descendre en contournant parfois des bouquets d’épineux quasi impénétrables. Pris par la nuit, nous marchons vers une petite mosquée que nous avions repérée et qui brille comme un phare au milieu des rizières. Avant de déboucher enfin sur un véritable chemin, nous traversons un vieux cimetière à moitié en ruines. Des tombes sont cassées, des dalles sont renversées, un peu comme dans un film d’épouvante…
 
La place du petit « kampung » est animée. C’est une foule qui nous attend et notre ami Indonésien, le Docteur Ko est soulagé de nous voir indemnes car il craignait déjà qu’il nous soit arrivé quelque chose de fâcheux. Sur le ton de la plaisanterie, je lui explique que nous nous sommes perdus, que nous sommes arrivés dans un vieux cimetière où nous avons rencontré un grand fantôme blanc… ! Je continue en lui disant que je lui ai dit « selamat malam », (bonne nuit) et qu’il m’a répondu « selamat jalan », (bon voyage) avant de disparaître mystérieusement. Dans un pays où les croyances au surnaturel sont particulièrement vivaces c’est une grave erreur et cette histoire est immédiatement prise au premier degré ! Une vive discussion s’installe dans le dialecte local entre les anciens qui gesticulent beaucoup. Même le Docteur Ko est incapable de comprendre la teneur de l’échange. Une heure plus tard, le verdict tombe. C’est normal que nous ayons vu le fantôme ce soir car nous sommes un jeudi et qu’il erre parmi les tombes les mardis et jeudis soirs... Un instant, j’ai cru qu’ils étaient moqueurs, mais non… le chef du village explique que c’est à cause de cette hantise que le cimetière a été abandonné il y a quelques années par des habitants terrifiés. Devant de telles convictions, il n’y a plus rien à rajouter et cette information va se répandre en quelques jours dans les environs et bien plus loin, comme une trainée de poudre !
 
spitolublog.jpgJe suis revenu souvent à Java depuis cette date et je suis toujours étonné de constater que cette histoire perdure et que je suis régulièrement présenté comme l’homme qui a vu l’ours, (le fantôme…) et qui n’a pas eu peur… ! Lors d’un colloque sur la protection des karsts qui s’est déroulé à Jakarta en présence de nombreuses personnalités indonésiennes, j’ai été littéralement harcelé de questions au sujet de ce phénomène surnaturel par des gens très instruits, souvent à la tête d’importantes sociétés. Pour les Indonésiens, il ne s’agit pas d’une rumeur mais d’un fait accompli et il serait totalement illusoire de prétendre y changer quelque chose…
 
Mea Culpa…
 
Août 2003. Nous voilà de retour sur ce petit massif qui est très menacé par des fours à chaux qui poussent comme des champignons sur tout le périmètre. Ce jour-là, nous avons décidé de reprendre l’exploration du système « Gua Liah – Gua Siluman » et sur le chemin je ne peux que constater à quel point le massif a souffert depuis dix sept ans. Les pitons calcaires jadis recouverts de végétation ne sont plus que des collines poussiéreuses aux flancs plantés de « jati », un arbuste très utilisé en petite menuiserie…  Sous terre, nous parvenons très vite au bord du canyon qui nous avait arrêté 17 ans plus tôt. Cette fois, nous avons emporté du matériel d’escalade et il ne faut pas très longtemps pour équiper une vire au-dessus de l’abime. Effectivement, il y avait des continuations importantes qui nous conduiront quelque temps plus tard à une nouvelle entrée plus loin sur le massif.
 
Ce jour-là, nous décidons d’équiper le puits de jonction avec Gua Liah qui n’a jamais été descendu. La roche est particulièrement friable et Josiane se fait une frayeur en « volant » avec un amarrage ! Il faut équiper plus sérieusement et nous plantons quelques chevilles à expansion qui sécuriseront la descente. Les flashes crépitent, Josiane filme la scène avec son caméscope et nous ressortons par la galerie inférieure qui est un véritable boulevard…
 
Epilogue.
 
De retour en France, une de mes photos de ce fameux puits m’interpelle. Lulu plante un spit dans une paroi qui a l’apparence d’un magnifique corps de femme nue… ! Hasard ? Hallucination ? Bidouille photographique ?
 
A moins qu’il ne s’agisse d’une facétie du fameux fantôme du jeudi soir… !
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