Siberut est la plus grande des îles Mentawai qui se situent en Indonésie au large de Sumatra, quasiment face à Padang. Elles sont habitées par l’ethnie Sakkudai qui tente de survivre comme elle l’a fait depuis des millénaires. J’y suis allé pour la première fois lors d’un voyage en solitaire il y a près de 25 ans, à une époque ou les rares visiteurs n’étaient que quelques rares aventuriers, des commandos de l’armée Indonésienne et des pasteurs protestants.

siberut04blog.jpgL’écotourisme n’était pas encore à la mode, il n’y avait aucun hébergement, tout juste un « losmen » à Muarasiberut. Les surfeurs Australiens n’avaient pas encore découvert les magnifiques rouleaux qui se brisent sur la côte Sud et l’île avait mauvaise réputation. Dans les rares publications existantes, elle était présentée comme une île peuplée de gentils sauvages et de serpents venimeux… Il n’y avait rien de tel pour me donner envie d’aller y faire un tour et c’est ainsi que j’étais parti, après avoir obtenu une autorisation de la police et du gouverneur grâce à mon ami médecin de Bogor, le Docteur Ko. Le « surat jalan » en poche, (le permis), j’avais pu embarquer à bord d’un bateau de la marine Indonésienne et je m’étais fait déposer sur une côte, un rendez-vous étant fixé trois semaines plus tard de l’autre côté de l’île, à Muarasikabaluan. J’avais fait le pari de partir sans la moindre nourriture et d’aller à la rencontre de ces fameux « hommes fleurs » qui vivent de chasse, de pêche, de cueillette et de la culture du « sago » qui n’est autre que de la farine extraite du tronc d’un palmier.
 
undefinedLes « fliques » m’avaient déposé sur une côte inaccessible à autre chose qu’une pirogue ou un « zodiac » et ils étaient repartis, persuadés que j’étais complètement dingue. Une fois seul, il ne me restait plus qu’à aller à la rencontre de ces gens et d’ailleurs, ce sont eux qui étaient venus vers moi. Il était temps s’oublier tout planning et de laisser faire le hasard qui devait bien avoir une petite idée derrière la tête… « Aloita ! », (bonjour)… l’accueil était chaleureux et ils m’avaient vite fait comprendre qu’ils m’invitaient jusqu’à leur « uma », leur maison sur pilotis. Il n’en fallait pas plus pour changer véritablement de monde et se vider la tête de tous les préjugés…
 
Il me faudrait de nombreux articles pour raconter toutes les péripéties de ce séjour incroyable en compagnie de gens étonnants qui vivaient en intimité totale avec la nature. Depuis, les choses ont bien changé et l’accès à l’île s’ouvre lentement ce qui à terme ne pourra qu’entraîner la disparition de cette ethnie qui étonnement a conscience que sa fin est proche. Récemment, l’excellente émission de télé, « en terre inconnue » a immergé le comique Patrick Timsit au milieu des Sakkudai si souvent « étudiés » ces dernière années… je craignais le pire mais je dois dire que j’ai été agréablement surpris par la qualité du montage diffusé sur les écrans de télévision.
 
undefinedPlus de vingt ans plus tôt, j’avais été charmé par ce petit peuple souriant qui s’étonnait de tout… Pour satisfaire leur curiosité, il avait fallu que je leur montre l’intégralité du contenu de mon sac à dos et je m’étais aperçu que le moindre objet anodin et sans valeur les intriguait beaucoup. Très vite, j’avais compris que le vol était un concept qui leur était inconnu. Le peu de matériel que j’avais emporté, 12 kilos au total ne risquait strictement rien et il ne justifiait pas pas une agression. J’avais partagé leur vie, comprenant à quel point ils étaient proches d’une nature qu’ils respectent et qu’ils craignent. L’animisme et la magie sont omniprésents et j’avais eu l’occasion de le constater, j’en reparlerai dans un prochain article…

J’avais suivi ou plutôt tenté de suivre mes hôtes à la chasse au singe, j’étais allé à la pêche, intégré dans de petits groupes et au coucher de soleil nous allions nous laver dans des rivières. J’avais pu constater que la nudité était vécue naturellement, que la pudeur était inexistante et que personne, homme ou femme, ne se cachait pour faire sa toilette. Les blancs qui s’aventuraient jusqu’ici étaient assez rares et j’avais été observé, jaugé sous toutes les « coutures », y compris par de jeunes femmes aux seins nus qui n’hésitaient pas à venir me toucher…. le bout du nez comme c’est souvent le cas en Asie du Sud-est. Leurs dents taillées étaient acérées comme de véritables poignards, ce qui donnait à leur joli sourire un aspect inquiétant, encore plus lorsque l’on est un homme et que l’on tient à son « alat alat vital », le « petit matériel vital » comme cela se dit non sans humour en indonésien…
 
undefinedLe gouvernement Indonésien qui voyait d’un mauvais œil que ces « sauvages » primitifs continuaient à vivre selon leurs traditions avait autorisé des pasteurs à venir s’installer sur l’île pour porter leur bonne parole. Selon le premier principe de la « Pancasila », les 5 préceptes indonésiens, chacun se doit de croire en un Dieu quel qu’il soit et l’Islam a bien peu d’avenir auprès de peuplades dont le cochon sauvage est l’une des bases de l’alimentation. Une église avait été construite à Madobat, un village créé de toutes pièces pour tenter de sédentariser ces familles qui ont toujours vécu en nomades au cœur d’une jungle luxuriante sur laquelle des compagnies forestières lorgnent avec de plus en plus d’insistance. Un matin, le serviteur de Dieu était apparu au « kampung », accompagné de quelques convertis qui apportaient des cadeaux…. de la nourriture, des tissus colorés et, j’ai cru halluciner, des soutiens-gorges de coton blanc ! Le pasteur teuton trouvait choquant que les femmes se promènent la poitrine à l’air et il voulait y mettre un terme… Pour moi, cet homme incarnait la bêtise humaine et j’aurais aimé pouvoir maitriser suffisamment de vocabulaire pour expliquer à ces gens dans leur dialecte que ce genre d’individus était l’incarnation du mal et qu’il mériterait de retourner à Sumatra à la nage… Au milieu des requins !
 
Quelques années plus tard, à Bornéo, j’ai appris d’un prédicateur local que Jésus avait multiplié… des bananes, mais c’est une autre histoire de fous qu’il faudra que je vous raconte un jour… !
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