Au Sud de Bali, sur la presqu’ile de Jimbaran, le temple Hindouiste d’Uluwatu est l’un des lieux les plus fréquentés par les touristes. Il est perché au sommet d’une falaise calcaire au pied de laquelle viennent se fracasser des énormes rouleaux d’écume qui fascinent les surfeurs du monde entier. Un sentier escarpé permet d’atteindre une grève uniquement accessible à marée basse. S’aventurer sous ces falaises peut rapidement devenir très dangereux et il est primordial d’avoir consulté les « tides » qui sont publiées un peu partout sur l’île à l’intention des casse-cou sur planche en résine époxy.
Ce jour-là, nous avons décidé d’aller voir s’il serait possible d’ouvrir des voies d’escalade dans cette belle muraille haute de plus de 80m. Sur place, nous ne pouvons que constater qu’un vent violent pousse d’énormes vagues qui viennent se pulvériser contre la falaise dans un grondement de tonnerre. Des paquets de mer et des embruns détrempent le rocher jusqu’à plus de dix mètres de hauteur et nous comprenons mieux le creusement de ces baumes que l’on trouve un peu partout au pied des parois.

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Le spectacle est magnifique, mais il est évident que le seul accès envisageable aujourd’hui se fera en rappel depuis le sommet. Un magnifique éperon qui surplombe l’océan nous nargue et nous décidons d’aller y voir de plus près en compagnie d’un grimpeur Balinais que nous avons déniché à l’université de Denpasar. Pendant que Jannick et Joël cherchent un amarrage solide à la verticale du surplomb, je cherche à équiper un autre itinéraire de descente d’où il me sera possible de faire des photos des grimpeurs. Sous les yeux des badauds et des vendeuses à la sauvette qui arrivent, je commence à descendre dans la falaise après avoir attaché ma corde à un arbre. Cinq mètres plus bas, un buisson d’arbustes est parfait car il me permettra de continuer ma descente en toute sécurité à l’abri des chutes de pierres. Vingt mètres plus bas, je prends pieds sur une étroite corniche qui offre un point de vue magnifique sur les falaises et sur le surplomb que les grimpeurs sont en train de reconnaître en escalade libre, assurés depuis le haut. Plus tard, le temps viendra d’équiper la voie correctement et de la gravir depuis le bas.

horseriealp2.jpgSi je suis habitué à grimper dans les calanques, c’est la première fois que je suis suspendu au dessus d’une telle machine à laver. Chaque nouvelle vague déferle dans un fracas abominable. Le ronflement sourd qui monte de l’abîme rend impossible toute communication à plus de quelques mètres et nous sommes véritablement coupés les uns des autres. De là où je me trouve, je n’ai plus qu’à suivre l’action dans le viseur de mon appareil photo tout en savourant la magie de l’instant présent…
Totalement confiant dans mon matériel, j’ai presque oublié le vide ambiant et voilà que tout à coup, ma corde est secouée de soubresauts désordonnés. Quelqu’un la tire vers le haut et vu que je suis attaché au bout, il y a bien peu de chance qu’il y arrive, à moins que ce ne soit le yéti, le diable en personne, un extraterrestre ou un truc tout aussi exotique ! Même si j’ai l’air de plaisanter, le souvenir du vol de la corde du puits d’entrée d’un gouffre alors que nous étions sous terre me vient immédiatement à l’esprit… Si un voleur est effectivement en train de tenter de s’emparer de la corde sur laquelle je suis descendu, je suis tout simplement en danger de mort ! Je hurle, mais mes cris sont emportés par le vent et personne ne doit m’entendre… Sans perdre une seconde, je commence à grimper en essayant de tirer le moins possible sur la corde. La colère m’envahit et je suis bien décidé à aller péter la tronche de « l’enfoiré » qui est en train de faire « mumuse » avec mon matériel… Quelques mètres sous le buisson d’arbustes qui m’ont servi d’amarrage, je m’arrête quelques instants et j’entends le cliquetis caractéristique des mousquetons que l’on manipule. J’appelle mais personne ne répond. La situation est de plus en plus curieuse…

bali037.jpgAu moment ou je débouche enfin sur la petite vire rocheuse, je suis saisi d’effroi… Ce n’est pas un homme qui joue avec mon matériel mais un très gros macaque adulte, sans doute le chef d’une des nombreuses familles de singes qui vivent aux alentours des temples hindouistes et sont considérés comme des divinités. Le bougre n’a pas l’air commode. Voilà qu’il me montre les dents, qu’il grogne et qu’il n’a pas l’air décidé à me laisser la place… Pendu sur ma corde, je le vois s’intéresser aux nœuds de sangles et il est évident que si je n’avais pas utilisé des mousquetons à vis, il y a longtemps qu’il serait parvenu à les ouvrir… ! Depuis le temps que je croise ce genre de bestioles, c’est bien la première fois que j’en vois une se montrer aussi hargneuse et ne pas fuir devant l’homme. Je ne suis qu’à quelques mètres sous le belvédère et mes cris finissent par être entendus par des Balinais qui réussissent à mettre le gros macaque en fuite en claquant des mains et en agitant des bâtons… 

bali050blog.jpgPlus tard, j’apprendrai que ces singes dont le nombre ne cesse de croître se montrent de plus en plus agressifs et qu’ils commencent à poser des problèmes aux abords des temples. Si ce sont de véritables voleurs qui n’hésitent pas à mordre les touristes qui tentent de leur résister, il est hors de question pour un Balinais de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à ces animaux car Hanuman, « le roi des singes » est vénéré dans la religion hindouiste…

A défaut de risquer de blesser l’animal, la « masse d’armes » « anti-singe » que j’avais songé à improviser avec une chaine de mousquetons et le marteau d’escalade, aurait certainement été perçue comme un véritable sacrilège !

L’incident diplomatique était garanti…!

Ndlr : Je viens de modifier l'illustration de cet article en insérant la copie d'une de mes articles de l'époque dans un Hors-Série d'Alpirando...
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