A Java, le docteur Ko est féru de vieilles légendes à faire frémir. Il aime raconter d’incroyables histoires de “Kriss” vengeurs venus assassiner des gens, propulsés par la pensée à des centaines de kilomètres… Il parle de magiciens dotés du pouvoir de communiquer avec des crocodiles ou des serpents, de voleurs capables de dévaliser une riche demeure alors que les occupants sont tombés mystérieusement en léthargie…

 

Il parle d’une curieuse tribu de l’ouest de l’île dont on ne connaîtrait pas les origines et qui réussit malgré des pressions incessantes à résister à l’expansionnisme des Indonésiens. Selon les légendes, il y aurait au fond d’une petite vallée un tumulus qui dissimulerait le trésor des kanekes, ces lointains ancêtres des Baduis. Il n’y a rien de tel pour exciter ma curiosité et nous voilà bientôt en partance à quatre pour Rankasbitung. undefinedLe docteur possède un réseau d’amis influents et c’est sans difficulté qu’il nous obtient un rendez-vous avec le préfet qui dirige la province. Celui-ci nous délivre le fameux « surat jalan », l’autorisation de nous rendre dans cette zone règlementée. Dans un bon Anglais, il nous explique que son domaine s’arrête en haut des escaliers de Kadukatug et qu’au-delà de cette limite, il ne saurait être tenu pour responsable des malheurs qui devraient nous frapper… « Après avoir franchi la muraille, vous marcherez sur un bon chemin et vous passerez devant des maisons. Vous ne verrez personne, comme si elles venaient tout juste d’être abandonnées... Les Baduis vous épieront, mais ils ne se montreront pas... ! ». « Cette zone est une sorte de filtre, un tampon entre les Javanais et ces animistes qui refusent tout contact avec le monde extérieur…».

Puis il continue... undefined« Si vous apercevez quelqu’un, ce sera un homme vêtu de noir, pressé de s’éloigner de vous comme si vous étiez des pestiférés... » Il explique que ces « Baduis hitam », ces « Baduis noirs », sont des gardiens investis d’une mission divine et qu’ils ne sont pas agressifs tant que l’on ne cherche pas à briser des tabous... Enfin, il raconte qu’il sera impossible de voir les « Baduis blancs » qui sont en fait des chamanes dotés de pouvoirs surnaturels... Persuadé de raconter quelque chose de très important, Il parle le doigt levé vers le ciel... « Après une demi-heure de marche, vous parviendrez au-dessus d’un petit lac aux eaux noires... C’est le domaine des esprits et abrite même un démon maléfique chargé de protéger les « Baduis dalam » les « Baduis de l’intérieur » des atteintes du monde moderne. « Soyez très prudents car les dieux provoquent des accidents qui sont parfois mortels lorsqu’ils sont de mauvaise humeur....! » Même s’il est musulman et qu’il a suivi des études supérieures, le préfet croit à l’existence de forces qui nous échappent et il se veut persuasif… 

Qui vivra verra… ! 

undefinedLa route qui conduit à Kadukatug n’est pas asphaltée et il faut souvent pousser le minibus de location pour le sortir des profondes ornières dans lesquelles il s’embourbe…. Nous passons la nuit chez un chef de village antipathique, un arriviste qui a du être nommé ici à la suite d’une “promotion”, un peu spéciale, une version locale d’une mise « au placard » ! Il affiche un mépris avoué pour les Baduis qu’il est censé protéger  des atteintes de l’extérieur et il tente surtout d’extorquer de l’argent aux rares visiteurs de passage dans ce coin perdu et noyé la plupart du temps sous des trombes d’eau…
 

Au matin, nous partons très tôt pour en direction de la vallée interdite. Comme le chef de la province l’avait prévu, il n’y a personne dans les champs et quelques rares silhouettes sombres disparaissent précipitamment à notre approche. Les portes des maisons s’entrouvrent en grinçant et se referment aussi tôt. L’ambiance est très étrange et nous nous sentons épiés comme des bêtes curieuses. Dans un film d’aventures, l’angoisse monterait et les premières flèches empoisonnées ne tarderaient pas à s’abattre par surprise sur les derniers du groupe… Bientôt, le fameux lac se présente. Il n’a rien d’effrayant et le sentier descend facilement jusqu’à sa berge. undefinedUn curieux radeau est amarré et je m’étonne de la taille inhabituelle de coquilles de moules d’eau douce qui jonchent le sol. Il n’y a toujours personne et des percussions résonnent dans le lointain... Le petit chemin zigzague dans les hautes herbes, ce qui fait craindre davantage un serpent venimeux, (surtout qu’il y en a…) qu’un fantôme ! Subitement, Monique pousse un cri ! Elle a glissé et elle est bêtement tombée en arrière sur les fesses. Elle a senti un « crac » dans son poignet droit et son avant-bras a prends une drôle de courbure. La fracture est évidente et il faut évacuer les lieux au plus vite tant qu’elle peut encore marcher... Il faut retourner chez le docteur Ko qui saura ce qu’il faut faire pour réduire cette vilaine fracture.

Après un voyage épique sur des routes défoncées, Monique est opérée en urgence à l’hôpital de Bogor. Les Indonésiens sont flattés de soigner une étrangère belle et sportive et ils font preuve d’une grande gentillesse. Tout se passe bien et alors que Monique est encore en salle de réveil, le docteur Ko apparaît dans son uniforme blanc de médecin et la kidnappe littéralement, la faisant “charger” dans son minibus. Il la ramène à « Buena Vista », sa magnifique propriété qui est nichée au milieu des plantations de thé, sous le col de Puncak sur la route de Bandung. Il y fait frais et elle se reposera bien mieux ici, loin de la chaleur étouffante de Bogor qui détient des records en matière de pluviosité.

Nous n’avons pas rencontré les Baduis et ce sont les javanais qui ont eu le  mot de la fin... 

Il faut savoir remercier les dieux pour leur clémence… !
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