Le Gunung Kinabalu est le point culminant de l’île de Bornéo. Situé dans la province Malaisienne du Sabah, près de Kota Kinabalu, il domine la jungle environnante du haut de ses 4101m d’altitude. Les Malais ont su en faire un magnifique parc national qui accueille des touristes venus de tous pays.  Le Jojomigrateur l’a gravi à plusieurs reprises et vous livre quelques souvenirs, pêle-mêle…

Le voyageur qui arrive de Kalimantan, (la partie Indonésienne de l’île) est très surpris de constater  la différence flagrante de développement économique. Les routes sont belles, il y a des hôtels destinés aux touristes un peu partout et tout semble plus moderne, plus conforme au modèle anglo-saxon. Les années de présence des Anglais sont encore sensibles et il est assez facile de trouver des interlocuteurs capables de manier correctement la langue de « chat qui expire ».

Le tourisme est en pleine expansion, plusieurs zones deviennent des parcs nationaux mais tout cela n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois. La Malaisie se livre depuis plusieurs décennies à un véritable massacre de sa forêt et les bois précieux sont remplacés par des palmiers dont l’huile sera transformée en biocarburants. Les Penans, les orangs utan et toute la faune voient se réduire inexorablement les terres indispensables à leur survie. Randonner dans un parc, c’est un peu visiter l’appartement témoin que présente fier de lui un promoteur immobilier qui a fait exproprier la quasi-totalité des premiers habitants du coin.


Après ce coup de projecteur salutaire sur la réalité, place à la balade sur les pentes du Kinabalu


Pour le « tout triste » moyen, l’ascension du Kinabalu commence par une baignade dans les eaux du « Tunku Abdul Rahman Park ». L’endroit est idyllique et l’on se régale à y faire du « snorkeling » dans des eaux peu profondes. J’ai toujours trouvé très amusant de me promener au milieu des baigneurs et de leur raconter qu’il y a dans les parages des méduses tueuses, que des requins rodent sournoisement  et qu’il arrive même parfois que des crocodiles marins barbotent à quelques mètres de la côte dans le pédiluve à marmots. Tout est vrai et d’ailleurs, quelques plages sont protégées par des filets destinés à empêcher un squale inopportun de venir grignoter un bambin… A quelques brasses de Pulau Mamutik, (l’île de Mamutik) s’étend celle de Gaya qui est fortement « déconseillée » par les guides touristiques car elle est peuplée de réfugiés Philippins et de Bajaus, ces nomades souvent qualifiés de « gitans de la mer ».  Ces « importuns » sont considérés comme des menaces pour les amateurs de bronzette qui dissimulent des bourses bien remplies sous leurs T-shirts et costumes de bains aux couleurs bariolées… Comme partout en ce bas monde, la mobilité effraie les sédentaires mais en allant à la rencontre des Bajaus, on s’aperçoit très vite qu’il ne s’agit que d’une idée reçue. Ces gens sont accueillants et ont une vraie culture liée à la mer.  Ils disparaissent lentement dans l’indifférence générale car ils ne sont pas générateurs de devises…

Sur ces considérations, nous voilà partis pour le parc du Kinabalu à 90km de là. En moins d’une heure et demi, nous arrivons au bureau du parc dans lequel nous avons loué un véritable chalet alpin. Rien ne pourrait laisser supposer que nous sommes à 6° au dessus de l’équateur. Un violent orage vient de tomber et il fait frais. Les cheminées du village dégagent des panaches de fumée qui dégagent l’odeur caractéristique du bois qui se consume. Les crêtes disparaissent dans les nuages et des roulements de tonnerre se font entendre dans le lointain. Il ne doit pas faire bon être égaré en haute montagne dans de telles conditions ! Des randonneurs préparent leur « expédition », comme s’il s’agissait de gravir l’Everest. Ils viennent le plus souvent en groupes, encadrés par le guide d’un tour-opérateur qui est aidé pour la circonstance par un des guides du parc.


J’ai eu l’occasion d’y venir en duo, puis j’y suis revenu en encadrant un groupe d’aventuriers du dimanche très soucieux de leur calendrier qu’il était impensable de bouleverser. Il n’était pas question pour eux de prendre le temps d’emprunter d’autres itinéraires qui permettent de découvrir une forêt luxuriante ou de rejoindre des sources d’eaux chaudes. C’est aussi sur ce chemin pourtant bien tracé que j’avais marché sur un morceau de bois noir qui avait roulé sous mon pied. Je m’étais vautré lamentablement sur les fesses avant de comprendre que ce qui avait roulé sous ma chaussure n’était autre qu’un serpent noir très vivace et agressif. Il s’était dressé et il était venu vers moi en sifflant avant de se raviser et de disparaitre entre des pierres. Le reptile était parait-il particulièrement venimeux… Comme d’habitude !


La montée vers le refuge de Panar laban et le sommet démarre au « Timpohon gate » (1824m), le terminus de la route carrossable.qui grimpe depuis les « Headquaters » du parc (1485m). Les dieux ont décidé qu’à partir d’ici le plat n’existerait plus et ils ont tenu parole… Le sentier grimpe tout droit dans la forêt dont le sol est souvent boueux et glissant. Certains passages qui pourraient devenir scabreux sous de violents orages sont équipés d’échelles de bois très « casse-gueules », même si elles sont parfois agrémentées de mains-courantes ou de rambardes. Tout au long de la montée, la végétation évolue sans cesse… On passe d’une jungle typiquement équatoriale à une forêt d’épineux que des mousses viennent recouvrir. Des plantes carnivores qui à Bornéo poussent exclusivement à cette altitude sont visibles un peu partout, ainsi qu’une vingtaine de sortes de rhododendrons. Si l’ascension ne présente aucune difficulté technique, elle demande une bonne condition physique. Nous sommes bien entrainés et à mesure que l’altitude s’élève, nous doublons de plus en plus de marcheurs exténués qui ressemblent de plus en plus à des épaves ruisselantes de transpiration. Alors que le temps à l’air de se gâter, nous voyons arriver des porteurs qui montent en courant, chargés de grosses bouteilles de gaz qu’ils portent sur une épaule comme un simple paquet encombrant mais léger. Une certaine incompréhension se lit sur les visages des épuisés qui ont l’air d’avoir du mal à reprendre leur souffle… « Jam tiga adah hujan »… La pluie est attendue pour trois heures et c’est bien dommage pour les trainards qui arriveront au refuge dans la soirée, trempés et transis de froid…


Partis à six heures du matin, nous avons rejoint le petit refuge « Gunting Lagadan Hut » (3351m) avant midi en nous étant néanmoins arrêtés plus de deux heures pour faire des photos. Nous avons bien fait de presser le pas car une pluie fine et glaciale s’est mise à tomber dès 14h et la température est descendue jusqu’à 5°C. La nuit sera fraiche !


Dans la soirée, nous descendons à Panar Laban pour diner au restaurant du refuge qui sert d’excellents « fish and chips » ! Soixante dix ados Finlandais participent à un briefing organisé par les guides malais qui les accompagneront jusqu’au sommet dans la nuit… Damned ! Il faut impérativement que nous partions avant eux cette nuit car on peut s’attendre à un bouchon sur les échelles et les mains-courantes. Dans le réfectoire, plusieurs personnes semblent souffrir de l’altitude et un Coréen assis à la table voisine de la notre nous inquiète car son visage a pris un teint cadavérique… Quelques secondes plus tard, il s’évanouit sans que cela ait l’air de trop inquiéter ses amis…  Un toubib, à moins que ce ne soit un karatéka tente de le ranimer à grands coups de « manchettes » aux vertus qui me semblaient plutôt soporifiques…Et voilà que le « médecin » s’approche de notre table et nous gratifie d’une courbette… Il parle très mal l’anglais mais il mime très bien l’aiguille à coudre… Cà tombe bien,  Babeth a un petit nécessaire de couture qu’elle part chercher en courant dans le dortoir… Et voilà que notre gourou plante d’un geste sur l’aiguille dans la paume d’une main de l’évanoui qui retrouve instantanément ses esprits en émettant un rôt tonitruant… Le Coréen est efficace !

 

Dès trois heures du matin, nous filons au pas de course, d’autant plus que les Finlandais ont l’air d’être prêts à partir… L’itinéraire est on ne peut plus simple à trouver… Il suffit de suivre un fil d’Ariane, une grosse corde qui permet de retrouver le seul passage dans les falaises, même en plein brouillard. Au-delà de 3500m d’altitude, la végétation ne se limite plus qu’à quelques arbustes rabougris accrochés dans le vent glacial qui balaie sans cesse le plateau sommital. A 3800m, nous laissons la cabane de Syat-Syat qui peut servir d’abri en cas de tempête. Il n’y a bientôt plus un brin d’herbe et nous continuons sur des dalles de granit gris qui ne sont plus très raides. A 4000m, après être passés près du « bassin du sacrifice », il ne nous reste plus qu’à gravir un empilement de gros blocs qui conduisent au sommet de Bornéo. Moins de deux heures après notre départ de Panar laban, nous sommes assis en plein vent au-dessus de Low’s Gully, ce ravin impressionnant qui est profond de plus de mille mètres. Cette nuit là, nous sommes les premiers à atteindre le sommet balayé par le vent. Il ne nous reste plus qu’à attendre les premières lueurs de l’aube, blottis dans les sursacs que nous avons pris soin d’emporter en plus de nos vestes en fourrure polaire. A cette altitude, une fine pellicule de glace s’est formée à la surface de la moindre flaque d’eau, ce qui donne une idée de la température ambiante.


Près d’une heure plus tard, nous voyons arriver  les premiers éléments d’une colonne d’éclopés qui cherchent leur souffle. « L’évanoui » de la veille est là et il a même l’air plutôt en forme… Et voilà que les Coréens sortent d’un sac un drapeau de leur pays et qu’ils se mettent à entonner leur « Marseillaise » à tue-tête ! Alors que le jour se lève, la tribu Finlandaise arrive enfin. Les guides comptent et recomptent fébrilement leurs ouailles… Apparemment ils en ont perdu en route, ce qui n’est pas très professionnel… ! Alors qu’il n’est pas encore huit heures du matin, tout ce petit monde repart précipitamment vers le refuge comme une volée de moineaux. Pour eux, le temps presse car leur planning est serré. Après un repas à Panar Laban, ils redescendront dans la vallée où ils arriveront dans la soirée, les orteils couverts d’ampoules qui pourraient illuminer des stades de football !


Et voilà que nous nous retrouvons seuls, personne d’autre n’étant resté au sommet avec nous…. Il est vrai que nous avons prévu de passer plusieurs jours en montagne et que nous avons pris le parti de flâner sur les cimes, de prendre le temps de profiter de l’instant présent et de faire des photos. Nous redescendons au refuge à la tombée de la nuit et nous sommes surpris de constater qu’il est quasiment désert. La déferlante de touristes est passée et nous apprenons qu’il y a peu de réservations pour les jours à venir… C’est un peu comme si nous étions tombés pile le jour de « croisement » des juillettistes et des aoutiens dans la vallée du Rhône… Un couple d’allemands sympas a eu la même idée que nous et nous passons quelques jours ensemble avant de reprendre nos routes respectives.

Quelques jours plus tard, nous voilà de retour à Kota Kinabalu. Nous avons atterri dans une espèce d’hôtel de luxe qui ressemble à un château fort. Tout y est… Des tours, des créneaux mais tout est en toc…  Dans la soirée, nous voilà installés avec nos verres de bière dans deux fauteuils du karaoké de l’hôtel… Une Chinoise chante en Chinois un truc exotique mais bientôt elle chante en Anglais un vieux standard Américain… Et voilà que la chanson qu’elle entonne est dédiée au Monsieur de la table n°12 et que le Monsieur de la table n°12 c’est moi… ! Les applaudissements fusent et tous les regards sont braqués dans notre direction… Un serveur m’apporte une pile de bouquins qui sont en fait un inventaire des titres en stock dans leur machine… Une chanson m’ayant été dédicacée, la politesse voudrait que je remercie la demoiselle en chansons… Mais si je chante, il va pleuvoir et peut-être même neiger… je me suis exprimé en Malais mais je ne suis pas sur que le barman apprécie mon humour…
D’ailleurs, il a surtout l’air très étonné que je lui réponde dans sa langue alors qu’il s’est adressé à moi en Anglais. Pour nous en débarrasser, je commande deux bières de plus et quelques minutes plus tard, le voilà de retour avec son plateau. Avec un sourire de merlan frit, il me tend une carte que dans un premier temps je prends pour la carte de visite du karaoké… Avant de me rendre compte qu’il s’agit de celle de la jeune Chinoise qui me propose tout simplement de la rejoindre dans sa chambre un peu plus tard… C’est ce qui s’appelle avoir de la suite dans les idées…

 

A moins que ce ne soit une « tepu » comme on dit en langage « djeun’s »… !

 

Babeth a flairé l’embrouille…

 

-« C’est quoi ce carton ? »…

-« Regardes… !»

-« Quoi ? Faire çà alors qu’elle voit bien que tu n’es pas seul ? »… « Cette salope ne manque pas de culot… ! »… « Je vais aller lui dire deux mots… ! »

 

-« Peut-être qu’elle veut faire çà à trois… ! »

 

Ma tentative de dédramatiser l’affaire fait un lamentable « flop » et nous quittons les lieux après avoir réglé l’addition. Demain, nous prendrons l’avion pour Kuala Lumpur… Mais c’est une autre histoire…

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