En 1982, Sangkulirang était un lieu improbable de côte Est de l’île de Bornéo,  un de ces endroits où il y avait bien peu de chance de croiser un « orang putih » un de ces hommes blancs qui puent le Dollar à cent lieues à la ronde. Seuls, quelques pétroliers en mission de recherche étaient arrivés jusqu’ici depuis Balikpapan et leurs bases avancées dans le delta  de la Mahakam. Au-delà de ce modeste village de pêcheurs construit sur pilotis sur la rive d’une petite île isolée au milieu de l’estuaire de l’énorme sungai Baai, c’était la mangrove et la jungle. Des compagnies forestières avaient commencé à se livrer à un saccage en règle de la forêt à partir des berges du fleuve qui charriait de monstrueux  « trains » de bois précieux.

A l’époque, l’ambassade de France à Jakarta nous avait vivement déconseillé de nous rendre dans une zone réputée dangereuse et sous la menace constante des pirates de Makassar qui ne se seraient pas qu’une légende et ne le sont pas, j’ai eu l’occasion de le vérifier quelques années plus tard… Toujours est-il qu’il pouvait paraître curieux de vouloir s’aventurer dans une jungle inconnue, à la recherche de l’énorme rivière souterraine dont nous avions deviné l’existence en étudiant une mauvaise carte qui était d’ailleurs la seule disponible… Cette idée saugrenue pour certains avait été excellente et nous avions mis en évidence l’existence d’un massif karstique exceptionnel qui recèle une profusion extraordinaire de grottes encore inexplorées.

Je ne le savais pas encore, mais ces découvertes allaient m’amener à revenir souvent par ici dans le cadre d’expéditions spéléologiques ou de tournages de télévision.

En 1982, atteindre Sangkulirang n’avait pas été une mince affaire. La mauvaise route qui a été tracée depuis Samarinda n’existait pas encore et nous avions du embarquer à bord d’un Pinisi, le « sinar benua baru », un de ces bateaux  locaux qui ravitaillent quelques villages de pêcheurs isolés sur la côte entre Samarinda et Tanjungredeb.   Nous avions pris place au milieu d’un chargement hétéroclite de marchandises diverses entassées dans les cales mais aussi directement sur le pont. Ne parlant pas encore Indonésien, le moindre échange se transformait en une imitation du mime Marceau  ponctuée de mots piochés dans de petits dictionnaires. En immersion totale parmi des gens qui ne savaient rien de l’Anglais, nous avions fait des progrès fulgurants, ce qui laisse entrevoir ce qu’il faudrait faire pour l’apprentissage des langues étrangères.

Malgré et peut-être à cause de « surat jalan », de « lettres de route » délivrées par le Ministère des sciences et par la police Indonésienne, nous avions eu beaucoup de difficultés pour arriver jusqu’au « kampung Sangkulirang ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’étions pas passé inaperçu avec notre barda multicolore et nos tronches pâlichonnes. A peine débarqués sur le ponton de planches disjointes, nous avions été littéralement encerclés par une horde d’enfants qui avaient été chassés par des adultes tout aussi curieux. Après avoir trouvé à nous loger dans un « losmen », une de ces cahutes destinées aux Indonésiens de passage, nous avions rendu visite aux représentants des autorités locales qui nous avaient donné quelques informations sur l’amont du fleuve. Et c’est ainsi que nous avions embarqué à bord d’un « Taxi-boat » chargé du ravitaillement en péripatéticiennes de camps de bûcherons, quelque-part en pleine forêt. Pour se protéger du soleil, les beautés locales s’étaient largement tartinées le visage d’une poudre blanche à l’aspect farineux et elles s’intéressaient « de près » à ces étrangers et à leurs longs nez inhabituels en Asie. Malheureusement pour elles, nos chemins s’étaient séparés et nous avions pris le chemin de la jungle, entassés dans la benne d’un camion qui transportait des ouvriers.

La suite avait été très riche en émotions et ce n’est qu’un mois et demi plus tard que nous étions revenus à Sangkulirang où nous avions été contraints de patienter plusieurs jours avant de trouver un bateau qui nous ramène à  Samarinda. Personne, même pas la police n’avait d’information et le téléphone n’était pas encore arrivé jusqu’ici. Il avait fallu apprendre la patience, vivre au rythme du pays, ce qui ne posait aucun problème à un groupe parti pour plusieurs mois de reconnaissance. Isolés sur cette petite île, il avait fallu attendre qu’un bateau daigne arriver, puis il avait fallu encore attendre… Qu’il y ait un chargement à embarquer, que le vent cesse et que le mauvais temps se calme, que la marée soit favorable… Enfin, nous avions pris la mer… Un quart d’heure ! La barre avait cassé et la réparation allait prendre un certain temps… Deux jours plus tard, nous avions assisté aux essais du « Kapal Laut », (le bateau de mer) qui avait l’air de pouvoir enfin larguer les amarres… Espoir vite déçu car aucun bateau ne quitterait Sangkulirang vendredi, jour de prière !

 

Nous avions du patienter une semaine et depuis, cette anecdote me revient à l’esprit chaque fois qu’une attente menace de s’éterniser ou que je vois quelqu’un s’énerver parce que son train a dix minutes de retard…

 

Depuis, je suis repassé très souvent par Sangkulirang, y compris en pleine période de mousson et j’ai assisté à la lente mutation de la région vers un modernisme qui est loin d’être bénéfique pour l’écologie et l’environnement de la région. Le plus grand changement qui est intervenu est l’ouverture d’une route chaotique souvent impraticable qui permet de rejoindre Ronggang depuis Bontang et Sangatta en passant par Bengalon. Au début, ce n’était qu’une mauvaise piste en latérite que la saison des pluies creusait de fondrières dans lesquelles les camions s’embourbaient irrémédiablement. Il m’est arrivé de galérer vingt heures pour échouer comme une loque dans un warung où s’abritaient les naufragés d’une espèce de Camel Trophy sans spectateurs. L’itinéraire n’était en définitive pas plus rapide que le bateau mais il allait permettre à une noria de poids lourds d’acheminer des tonnes de matériel. La modernisation était en route mais à la vue du véritable désastre écologique qu’elle a engendré, il est légitime de se demander si ce progrès en était vraiment un… D’immenses incendies se sont succédés, détruisant totalement des milliers d’hectares de forêts déjà très abimées par un abattage totalement anarchique des bois précieux. Vingt cinq ans plus tard, le massacre se poursuit allègrement et tout laisse à penser qu’il était sciemment organisé. Sur des centaines de kilomètres carrés, des palmiers à huile remplacent la forêt alors que dans un même temps les indonésiens commencent à manquer de riz, ce qui ne s’était jamais vu…

 

Sangkulirang est devenu une plaque tournante, un lieu où les entreprises qui travaillent dans les environs viennent se ravitailler en denrées alimentaires et en équipements divers qu’il est désormais possible de commander grâce au téléphone portable qui se répand comme une trainée de poudre. Toute la zone côtière qui est aussi la plus facile d’accès est minutieusement mise en pièces et des exploitations forestières sauvages s’aventurent désormais dans des lieux reculés en empruntant des cours d’eau impraticables autrement qu’en pirogues.

 

Le voyage par la route jusqu’à Ronggang se termine sur un ponton qui permet aux véhicules d’embarquer sur des petites barges qui font la navette avec la petite île qui est juste en face à quelques centaines de mètres. Cette fois-là, nous sommes arrivés dans la nuit et nous avons du nous résoudre à bivouaquer sur place en attendant le lever du jour. Malgré la chaleur, la baignade est fortement déconseillée car d’énormes crocodiles de mer rodent dans les parages et s’attaquent de temps à autre à des nageurs imprudents, le plus souvent des enfants dont ils ne font que quelques bouchées. Jadis, le village de pêcheurs était quasiment entièrement sur pilotis mais désormais, il se développe sur la terre ferme où une grande mosquée a été construite. Les 4x4 qui nous ont amené jusqu’ici sont repartis sans attendre et nous avons dormi à la belle étoile en espérant qu’il ne pleuve pas.

 

Avant six heures du matin, du monde arrive, sorti d’on ne sais où… Ce sont des paysans qui vont au marché de Sangkulirang pour tenter de vendre quelques fruits et légumes frais. Plusieurs « Taxis-Boats » sortent de la brume et viennent se ranger bord à bord le long du ponton. A marée basse, le chargement est assez acrobatique et nous préférons rester sur le toit du bateau, d’autant plus que la navigation sera courte, moins d’une heure… Alors que l’astre solaire commence à monter dans le ciel, nous arrivons enfin en vue du village de pêcheurs, ou plutôt de ce qu’il en reste… Tout a brulé ou presque et il ne reste plus que les troncs humides enfoncés dans la vase qui servaient d’assise à un immense marché couvert.  Le « losmen » où nous avions l’habitude de séjourner a été réduit en cendres et les commerçants ont du s’installer sur la terre ferme.

 

Que s’est-il donc passé ?

 

« Ada masalah listrik... » Il y a eu un « problème » d’électricité ce qui n’est pas très étonnant quand on voit comment les installations sont faites… Mais en voyant certaines mimiques sur les visages des gens qui ont perdu leur outil de travail, je me dis qu’il y a un truc qui cloche… Et en parlant en Indonésien, voilà que les langues se délient lentement… Un homme me laisse entendre à mots couverts que le court-circuit n’est que l’explication officielle du sinistre et que la réalité est toute autre…

 

« Sekarang, tidak ada orang Cina lagi… ! » Avant, il y avait des Chinois et maintenant il n’y en a plus… ! Et voilà que tout s’éclaire, que ce pêcheur sans âge au sourire édenté vient de me faire comprendre que l’incendie est lié à un différent bassement ethnique…  « Tidak ada orang mati… ! » Par chance, n’y a pas eu de mort, ce qui est courant en Indonésie lors d’épisodes d’  « Amok »  qui peuvent être particulièrement sanglants. Ce fut d’ailleurs le cas en 2001 à l’Ouest de Kalimantan où des Dayaks avaient massacré au coupe-coupe  plusieurs centaines de colons Madurais venus s’installer sur leurs terres. « Transmigrasi », la politique Indonésienne de déplacement autoritaire des populations qui fut pratiquée pendant de longues années est source de tensions qui dégénèrent parfois en des affrontements violents et c’est bel et bien ce qu’il a du se passer…Le détroit de Makassar est un lieu de passage qui a vu les Chinois s’installer un peu partout sur les côtes pour y faire du commerce avec locaux. C’est ainsi que leurs affaires sont devenues prospères et qu’ils sont désormais perçus comme des nantis encore plus inacceptables qu’ils ne sont pas musulmans…

 

Cette affaire qui s’est déroulée très loin de la France en rappelle une autre, récente et bien de chez nous… A Marseille, le « marché du soleil », un souk très exotique situé à deux pas de la « porte d’Aix » est parti en fumée dans la nuit du 18 au 19 juin 2008 et curieusement, l’origine du sinistre serait ici aussi d’origine électrique, une explication qui ici aussi semble « arranger » beaucoup de monde… :

 

http://www.rue89.com/marseille/a-marseille-le-marche-du-soleil-rouvrira-t-il-ses-portes

 

Les « experts » de la police scientifique mènent l’enquête alors que plusieurs hypothèses tiennent la corde. Toujours est-il que les commerçants maghrébins sont de plus en plus « persona non grata » et que les emplacements de leurs boutiques sont très convoités… Par des asiatiques, (encore eux…), qui s’efforcent d’acheter le moindre local qui se libère, mais aussi et certainement surtout par des promoteurs immobiliers qui lorgnent sur les terrains  de la zone d’Euroméditerranée et de ses environs.

 

Que sortira t’il de cette affaire ? Probablement pas grand-chose, ce qui laisse à penser que les plus grands malfrats sont peut-être  chez nous et pas à l’autre bout du monde… Pas  non plus chez ces « sauvages » chez ces peuples ingrats jadis colonisés qui ont tout appris des occidentaux en commençant par l’art de la magouille, des escroqueries et des dessous de tables…

 

Après avoir battu des records de lenteur, je suis revenu à Sangkulirang en « coup de vent », à bord d’un hélicoptère, ce qui m’a donné l’occasion de voir l’ampleur du désastre et de regretter cette époque où le moindre déplacement dans la région était une véritable aventure. En moins de deux heures, nous avons survolé des zones qui étaient très difficiles d’accès il y a encore peu de temps. Le côté positif c’est que toutes ces infrastructures offrent désormais la possibilité de s’enfoncer plus loin dans le karst.

 

Je repasserai sans doute par Sangkulirang, mais c’est une autre histoire…

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