Lorsque je recherche des photos dans des cartons d'archives, j'en retrouve généralement beaucoup d'autres avant de mettre la main sur celles auxquelles je pensais. C'est ainsi que je suis tombé sur ces images qui méritent que j'en raconte l'histoire qui remonte à une quinzaine d'années.

 Après un long périple aux îles Moluques dans le cadre d'une mission officielle Indonésienne, j'étais à Jakarta,  invité officiel d'un congrès scientifique qui réunissait des spécialistes de l'écologie et de l'environnement. La presse, la télévision était là et j'avais eu l'occasion de serrer les mains d'une multitude d'hommes politiques influents dans le pays. Lors d'un cocktail, un groupe d'indonésiens avait tenu à me rencontrer pour me parler d'une étrange « grotte » qui venait d'être découverte et qui serait rien de moins que la tanière d'un serpent géant et peut être même celle d'un « naga », un dragon !

L'histoire prêtait à sourire mais je ne voulais pas les vexer, d'autant plus qu'ils insistaient pour me montrer une page d'un journal : « Ditemukan penggali tanah di Sawangan Bogor..., Ribuan warga serbu goa misterius » (Ouverture accidentelle d'une grotte dans une rizière de Bogor..., Des milliers de curieux affluent vers la grotte mystérieuse...). Cela m'a tout l'air d'une histoire à dormir debout dont raffolent les Javanais, mais mon ami le Docteur Ko  qui était président de la Fédération Indonésienne de spéléologie insiste pour que nous allions voir de quoi il retourne. Immédiatement après le repas de midi, nous embarquons à bord d'un gros 4x4 de luxe pour un périple de 60km au milieu de gigantesques embouteillages. Sur l'autoroute, la voiture officielle qui est affublée de drapeaux indonésiens plantés au bout des ailes a remonté les files en empruntant la bande d'arrêt d'urgence en klaxonnant. Puis le 4x4 s'est engagé sur de petites routes défoncées rendues glissantes par les pluies incessantes. Le chauffeur qui ne connaissait pas le coin a finalement été aidé guidé par deux motards de la police qui l'ont guidé sur des chemins de terre creusés d'ornières boueuses.

 Enfin, nous sommes arrivés dans un champ qui se termine sur une butte plantée de cocotiers. Quelques maisons viennent d'y être construites et  c'est  faisant des travaux de captage d'une source que des ouvriers ont mis à jour l'ouverture de cette grotte mystérieuse. Comme le disait le journal, le « bouche à oreille » a fonctionné à merveille et des centaines de badauds sont présents malgré la pluie battante. La police qui est présente sur place tente de juguler le flot de curieux qui veulent voir le repère du « monstre ».  Des enfants ont affirmé avoir vu un énorme serpent rentrer dans le trou  et les paysans des environs ont construit à la hâte une sorte de cage en bambous autour de ce qui ressemble à un gros terrier...

Nous sommes accueillis par plusieurs chefs de villages et le « Camat » en personne, (le chef du district) est là. Le Docteur Ko qui s'est empressé de prendre la parole me présente comme un grand spécialiste de la spéléologie et il n'oublie pas de ressortir l'anecdote qui tue et qui me poursuit depuis plusieurs années... « C'est l'homme qui a croisé le fantôme près de Gombong... ! » (Une histoire lancée comme une galéjade et qui avait été prise au pied de la lettre...) : http://jojomigrateur.over-blog.com/article-13318591.html

 En résumé, il faudrait que j'aille explorer ce boyau et je me doutais bien que cette demande n'allait pas tarder à être formulée officiellement. Le hic, c'est qu'aujourd'hui, je ne porte pas mes habituelles fringues de « clochard amélioré » si pratiques en pleine jungle et qu'au contraire, je suis vêtu comme un parfait congressiste. Je propose de revenir le lendemain avec du matériel de spéléo mais je sens bien que les villageois sont déçus... Le Docteur Ko qui ne manque jamais d'arguments s'exprime cette fois-ci en anglais... « Saint Georges was a dragon  killer ! » Celle là, on ne me l'avait jamais faite et il ne me reste plus qu'à aller terrasser le monstre tapi au fond de sa tanière !

Quelques minutes plus tard, me voilà au milieu du village en slip, chaussé de bottes en caoutchouc prêtées par un paysan... Saint Georges était armé d'une lance et j'ai décidé de l'imiter. Un long bambou avec une pointe de flèche au bout devrait me permettre de tenir un gros serpent à distance, même si je ne me vois pas du tout dans le rôle ! Imitant les cueilleurs de nids d'hirondelles que j'ai souvent vu à l'œuvre, je bricole une lampe frontale avec une simple lampe torche et des élastiques découpés dans une vieille chambre à air de voiture. Il ne me reste plus qu'à aller jeter un œil dans ce qui ressemble vraiment au terrier d'une grosse bestiole.

« Hati Hati, adah ular besar... ! »  (Attention, il y a un gros serpent...).  Cette mise en garde faite par des enfants n'est pas très rassurante, mais je franchis la palissade sensée empêcher la bestiole de sortir. Le conduit  circulaire fait environ un mètre de diamètre et je m'y engage à quatre pattes dans une boue visqueuse. Apparemment, de l'eau a coulé par ici, ce qui tend à prouver qu'il s'agit tout simplement d'un drain naturel. Cinq mètres plus loin, il y a une bifurcation. Je m'engage à gauche et quelques mètres plus loin, je constate que le boyau se referme. L'eau a charrié des feuilles et des débris végétaux qui obstruent complètement le passage. Retournant au carrefour, je m'engage dans la branche de droite qui remonte légèrement. Sur le plancher, une trace est bien visible et je me demande ce qui a pu creuser un sillon à l'arrondi aussi parfait. Une quinzaine de mètres plus loin, le plafond s'abaisse et je suis contraint à ramper dans la gadoue en poussant ma « lance » devant moi... Encore deux mètres et le conduit devient trop exigu pour permettre mon passage... Je suis à plat ventre sur un tapis de feuilles et j''essaie de voir si le boyau à l'air de s'élargir un peu plus loin. Soudain, il me semble entendre un glissement devant moi... je m'immobilise pour mieux écouter mais je ne perçois que les battements de mon cœur qui me semble cogner comme un tambour, un phénomène que les spéléos connaissent bien... Soudain, je n'ai plus de doute... Quelque chose a bel et bien bougé devant moi... J'ignore de quoi il s'agit, mais je préfère faire marche arrière en essayant de rester le plus calme possible. Quelques minutes plus tard, je retrouve la lumière du jour sous des applaudissements, complètement recouvert d'une glaise rougeâtre qui colle à la peau. Il parait que certains acceptent de payer très cher les bains de boue en thalasso... !

  « Adah kamar mandi... », Il y a une salle de bains... Et me voilà emmené à l'arrière d'une maison par deux jeunes femmes visiblement très amusées par la situation. Elles me portent du savon mais dans l'état ou je suis, il me faudrait plutôt de la lessive, voire une bonne brosse à poils durs...

 Un peu plus tard, il me faudra répondre aux questions des journalistes du coin et à celles des policiers chargés de faire un rapport officiel sur cet « évènement extraordinaire »...

Epilogue...

 Quelque temps plus tard, je suis tombé sur un numéro du national geographic qui consacrait un bel article sur des chasseurs de pythons, quelque part en Afrique. Le reportage montrait ces énormes serpents à l'intérieur même de leur tanière qui ressemblait étrangement à l'espèce de terrier que j'avais exploré à Java...

  Et j'ai eu une pensée pour ces enfants qui n'avaient cessé de répéter dans l'indifférence générale qu'ils avaient vu un très gros serpent rentrer sous terre...

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