Toujours plongé dans mes archives, je viens de ressortir une série de photos du Raid que j'avais fait en solitaire en 1989 sur l'île Sibérut en Indonésie. J'avais évoqué précédemment cette aventure dans un précédent article, « Le Pasteur qui distribuait des soutifs » qui est encore en ligne sur le blog : http://jojomigrateur.over-blog.com/article-15660585.html

L'album photo "Siberut" visible dans la colonne de gauche du blog illustre ce texte que j'avais écrit à l'époque et que je vous livre :

 « Il a plu sans interruption depuis l'aube, une pluie ou plutôt un déluge tropical qui est venu rafraîchir la moiteur torride de l'île. Toute la journée, J'ai progressé seul dans la jungle, marchant sur des sentiers à peine tracés qui suivent des itinéraires qui semblent défier toute logique. À l'approche d'un village, si on peut appeler ainsi les quelques maisons sur pilotis, il m'a fallu traverser un marécage rendu encore plus boueux par les orages incessants. En équilibre précaire sur de minuscules bambous jetés comme autant de passerelles sensées flotter à la surface de cette gadoue noirâtre, je me suis affalé un nombre incalculable de fois, les quatre fers en l'air dans ce gigantesque cloaque qui semblait vouloir tout avaler. J'ai beaucoup ri, préférant ressembler à une statue de boue « indemne » que de risquer la toujours possible entorse d'une cheville.

C'est par défi envers moi-même, que j'ai abouti en solitaire aux Mentawai, où vivent ceux qui sont appelés "les hommes-fleurs", eu égard aux magnifiques orchidées rouges dont ils ornent leurs belles chevelures noires. Je suis loin d'avoir l'habileté des Sakkudai et je sais que les indigènes m'ont entendu approcher depuis longtemps. Un large sourire aux lèvres, ils m'attendaient patiemment et me lancent un amical « Aloita » (bonjour, bienvenue...) à mon arrivée. Peu d'Indonésiens s'aventurent jusqu'ici et encore moins d' « Orang putih », (d'hommes blancs), hormis quelques pasteurs protestants Allemands venus apporter "la bonne parole" à des animistes qui ne demandent qu'à le rester.

Il est déjà quatre heures et la nuit tombe vite sous ces latitudes. La toilette dans le lit de la rivière en compagnie des autres membres de la tribu est des plus agréables. Plus tard, les « gentils sauvages » m'offrent une sorte de thé insipide qui accompagne un mélange de « sago », (une farine contenue dans les palmiers sagoutiers) et de canne à sucre roulés dans des feuilles de bananiers et cuits dans la braise. Dès la nuit tombée, la fraîcheur engourdit les membres et un feu de bois est le bienvenu. C'est un moment de calme, propice à la méditation, un moment de repos appréciable après une rude journée.

Sur la plate-forme d'entrée de la « Uma » (maison collective), un étrange rite se prépare dont je ne comprends pas encore le sens. Pendant ce temps-là, sous la maison, dans un espace dévolu habituellement aux cochons, des musiciens chauffent leurs instruments à percussions, creusés dans des troncs d'arbres ou faits de bambous. Assis dans un coin, je me laisse bercer par des sonorités sourdes et répétitives, bientôt ponctuées par une étrange mélopée, une sorte de plainte poussée par un trio de « sorciers » vêtus d'un simple pagne triangulaire très coloré. Quelque chose d'important va visiblement avoir lieu et je m'étonne de ne pas en être exclu ou rejeté.

Petit à petit, les voisins arrivent silencieusement. Ils ont le visage grave et s'éclairent avec de minuscules lampes à huile qui produisent une lumière orangée et des ombres furtives... Ce n'est pas l'heure du sabbat et le problème semble tout autre. Un vieil homme me prend par la main et m'emmène à l'arrière de la maison où des femmes s'agitent en pleurant. Elles entourent l'une d'entre-elles qui semble mourante après un accouchement qui s'est mal déroulé. Elles regardent « l'étranger » que je suis comme un homme providentiel, un envoyé des dieux capable de guérir la malheureuse... Je me demande ce que je pourrais bien faire avec ma pharmacie de voyage qui ne contient que des médicaments inadaptés... La seule chose que je puisse faire est de lui administrer un sédatif qui calmera la douleur temporairement.

Toute la nuit, la musique s'égrène avec parfois des phases d'une tension extrême, une excitation qui rythme la danse des trois « hommes médecine ». Ils sont venus semble-t-il de très loin car ils n'arborent pas les mêmes tatouages que leurs amis.  Au sol, quelques plateaux contenant des fleurs, des fruits, de la nourriture constituent des offrandes pour les divinités de la forêt. Ici, tout a une âme, que ce soit un animal, un arbre, le vent ou une rivière. Les assiettes semblent se déplacer seules sur les nattes, mues par une force incompréhensible, un peu comme les verres des spirites que j'avais eu l'occasion d'observer avec amusement. Je suis fatigué, mais je reste éveillé, fasciné par ce spectacle extraordinaire. Bientôt, tout s'accélère encore... Tournant à une allure effrénée, les trois « docteurs » finissent par tomber sur le dos, victimes de transes, avant de rebondir comme des balles de ping-pong à un mètre cinquante de haut.

J'ai sorti discrètement un appareil photo, décidé à immortaliser cette scène hors du commun... Mais le trouble m'envahit...! Le boîtier refuse de fonctionner alors que les piles sont neuves...! Un deuxième jeu ne donne pas de meilleurs résultats et mon « walkman-enregistreur » dernier cri ne veut rien savoir lui non plus... La magie des « Gurus » semble avoir raison de la technologie du vingtième siècle, ce que je me refuse pourtant à croire... Je m'acharne à manipuler fébrilement les piles, à inverser les polarités... En vain ! Toute la nuit, la cérémonie continue inlassablement et les protagonistes semblent infatigables, comme s'ils étaient mus par une force mystérieuse.

Dans la lueur blafarde de l'aube, je me réveille, grelottant de froid, non pas parce que le thermomètre soit descendu très bas, mais à cause de l'humidité et de l'important écart de température avec les heures chaudes de la journée. Les acteurs du cérémonial ont disparu aussi furtivement qu'ils étaient arrivés et je me demande même si je n'ai pas rêvé tout ça...

« TUBU » est radieux... Sa compagne a survécu... Les esprits appelés avec tant d'insistance en ont décidé ainsi et sa femme devrait récupérer lentement ses forces grâce à des onguents à base de plantes et à du repos... »

Vingt ans plus tard, j'ai toujours du mal à croire ce que j'ai vu, mais une chose est certaine... Les croyances de ces gens ont au moins autant de valeurs que celles de ces « envoyés de l'église »  qui ne font que détruire partout où ils passent, des pans entiers de cultures millénaires...

 

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