Le samedi 28 février 2009, ARTE a diffusé le documentaire de Dominique Hennequin, Emmanuelle Grundmann et Thierry Somonete « Indonésie, le coût des biocarburants ». Cet excellent reportage consacré à un énorme business en pleine expansion  montre que cette recherche effrénée du profit à tout prix débouche sur une véritable catastrophe écologique  qui met en péril l'avenir même de la planète. Les gentils orang-utan qui partagent avec l'homme près de 97% de leur patrimoine génétique sont les victimes les plus emblématiques de cette déforestation aux effets incommensurables  et irréversibles si rien n'est fait pour y mettre un terme.

Je suis allé à Bornéo pour la première fois en 1982. Nous avions atterri à Balikpapan qui était déjà le fief des pétroliers prospectant dans le delta de la Mahakam. En montant vers le Nord, la mauvaise route tout juste asphaltée se terminait au bord du grand fleuve qu'aucun pont ne traversait encore. Pour rejoindre Samarinda, il fallait emprunter un bac ou embarquer sur des pirogues à l'équilibre instable. Au-delà, c'était l'aventure et il était très rare que des étrangers se risquent dans l'immense jungle qui était très difficilement pénétrable autrement que par les rivières...

L'imprévu était toujours au programme et c'est ainsi que j'avais eu l'occasion de naviguer en compagnie d'un « chargement » de prostituées « ravitaillant un camp de bûcherons et qu'une autre fois j'étais arrivé jusqu'à un campement d'émules de cow-boys. Alcool, Tripot, putes, flingues, flics véreux, tous les ingrédients d'un « western bol de riz » étaient là pour « garantir » de belles embrouilles...

27 ans plus tard, tout ceci n'existe plus que dans mes souvenirs. La construction d'un pont a permis à la « civilisation » de s'étendre vers le Nord, dans une totale anarchie et sans le moindre souci d'ordre écologique. La culture intensive du palmier à huile à laquelle nous assistons en ce moment est le résultat d'un processus extrêmement rapide et assassin pour l'environnement.
Dans un premier temps, des exploitations forestières se sont livrées à un véritable pillage des bois précieux comme le Meranti ou le Ramin. Il suffit de voyager au cœur de ce qui fut une grande forêt pour se rendre compte que ces entreprises ont très souvent été incapables d'évacuer tous les troncs qu'elles ont coupé et qui pourrissent sur place
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De grands incendies naturels mais aussi très souvent criminels ont provoqué le départ prématuré de nombreuses compagnies forestières qui sont la cause d'une véritable catastrophe écologique...En empruntant des pistes abandonnées qui deviennent très vite quasiment impraticables, il est étonnant de retrouver les vestiges d'exploitations qui ont été visiblement abandonnées du jour au lendemain. Des baraquements, de vieux engins de chantier témoignent d'une activité effrénée qui en définitive n'aura duré que quelques dizaines d'années.

La suite est une hérésie totale. Le peu de végétation qui restait est brûlée volontairement en préalable à la plantation ultérieure de ces fameux palmiers à huile dont le rendement est excellent pour le porte-monnaie d' investisseurs.qui ont les moyens de leurs ambitions. La production d'huile de palme se fait d'une manière quasi-industrielle qui n'a plus rien à voir avec de l'artisanat local. Et comme il n'y a pas de « petits profits », l'exploitation intensive de tonnes de charbon de bois  produit par les incendies vient mettre un terme à tout espoir de réhabilitation de ce qui fut une des plus grandes forêts de la planète.
L' « homme de la forêt », l' « orang utan » est sans doute le dommage collatéral le plus « visible » de la destruction d'un écosystème qui disparait avant même qu'il ait été vraiment étudié. D'autres espèces animales et végétales moins emblématiques ont d'ores et déjà disparu, parfois même avant même d'être découvertes. J'avais eu la chance de voir en 1982 des « bantengs », ces énormes buffles qui ont vraisemblablement disparu depuis à l'état sauvage... La faune qui a pu le faire a tenté de fuir les incendies et les rares zones qui ont échappé au massacre deviennent des refuges où les animaux tentent de survivre. La remontée de rivières comme la Bengalon, la Sungai Baai ou la Manubar est édifiante. Il y a de l'activité partout et la moindre incursion sur les berges permet de voir des ouvriers en train de débiter tout le bois qui peut l'être. Si sur les petits cours d'eau, les « trains de bois » sont encore utilisés et mettent un temps très aléatoire pour rejoindre la mer,  l'utilisation de barges tirées par de puissants remorqueurs est désormais la règle sur les rivières les plus navigables autour desquelles l'activité devient particulièrement intense.


C'est ainsi que depuis quelques années, des charpentiers de marine construisent de gros bateaux en bois sur les berges de ces rivières où les marées sont sensibles à plusieurs dizaines de kilomètres des estuaires. Au détour de méandres, il est étonnant de tomber sur de drôles de « Fitzcaraldo » en construction autour desquels des hommes s'affairent. Le travail devra être terminé impérativement avant la saison des pluies et il probable qu'un autoritaire Klaus Kinski local chargé de l'avancement des travaux ne doit jamais être très loin...
Curieusement, il y a de plus en plus de crocodiles sur les rives de certaines rivières, ce qui donne lieu à de nombreux accidents mortels parmi des populations habituées à faire lessive et toilette sur des pontons flottants. Le jour où j'ai photographié le bateau en construction qui illustre cet article, un très gros crocodile faisait la sieste sur une berge à quelques centaines de mètres à peine du chantier, comme si il attendait le moment propice pour aller chercher son casse-croute. Si seulement il avait pu « attraper » un de ces « cheffaillons »  qui semblent se reproduire de manière hermaphrodite et sont là pour tyranniser un personnel totalement corvéable...!

Un peu plus tard, nous avions rejoint Pengadan ou un enfant et un grand-père avaient servi « d'apéricube à croco » en moins de quinze jours, une histoire tragique que j'avais raconté sur le blog.

http://jojomigrateur.over-blog.com/article-12158616.html

L'image ci-contre montre un des camions qui transportent les plants de palmiers à huile qui seront cultivés sur des terres gagnées sur la forêt qui recule inexorablement sans aucun espoir de retour.

Dans les prochains jours, j'inviterai les lecteurs intéressés à regarder sur le blog une galerie de photos qui illustrent ce désastre annoncé  depuis très longtemps sans que personne n'y fasse rien.
D'ici peu, il n'y aura plus grand chose à faire, ce qui somme toute apporte un éclairage très intéressant sur la capacité de l'homme à se remettre en cause...
Bientôt, l'argent aura tout détruit et il sera malheureusement trop tard pour corriger les erreurs du passé...
Les seules zones qui n'ont pas encore été dévastées par la folie de l'Homme sont celles qui lui résistent encore parce qu'elles sont très difficiles d'accès. C'est le cas des massifs calcaires qui sont truffés de grottes dont l'exploration commence à peine et qui témoignent d'un très lointain passé.

Des hommes préhistoriques y ont vécu pendant des millénaires et c'est à se demander s'ils n'étaient pas plus heureux que leurs lointains descendants... !

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