En cette fin d’après midi balinaise, je circulais en moto, à très faible allure, « casque au coude » sur une petite route qui longe les plages entre Kuta et Legian. Et voilà qu’un pandore local, l’air sévère me fait signe de m’arrêter sur le bas côté… Dans un mauvais anglais doublé d’une gestuelle qu’aurait apprécié le mime Marceau, il me reproche de ne pas porter de casque sur la tête, d’être chaussé de tongs et dans la foulée, voilà qu’il s’inquiète de l’état des pneus et du bon fonctionnement du phare de ma bécane de location…

 

Ce contrôle sent l’embrouille à plein nez et je me demande comment je vais me débarrasser de ces flics racketteurs qui se font un peu d’argent en impressionnant les touristes apeurés par leur uniforme. Lorsqu’il me réclame enfin mon passeport et l’assurance de la moto, je lui réponds poliment en indonésien et l’effet est immédiat… Le visage sans expression du policier verbalisateur s’éclaire immédiatement d’un large sourire et son attitude change totalement. Ses coéquipiers rappliquent, ils me serrent la main et le PV ne semble plus à l’ordre du jour. Quelques minutes plus tard, me voilà invité à un mariage dans une famille balinaise, une invitation qu’il serait mal venu de refuser…

 

C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de participer à une fête dans une superbe propriété et que j’ai pu vivre « de l’intérieur » une soirée à laquelle les étrangers sont rarement conviés. L’hindouisme balinais est extraordinairement riche de croyances et de rites et il est très difficile d’y comprendre quoi que ce soit sans les explications de gens dont c’est la culture. Profitant de la chance qui m’était offerte, j’ai beaucoup discuté avec mes hôtes sympathiques qui, voyant que je m’y intéressais, ont essayé de m’apporter les connaissances de base de leur religion. Les mariés et quasiment tous les membres des familles sont venus me saluer et je me suis demandé si les convives d’une noce française inviteraient un inconnu de passage, de surcroit étranger…

 

Cela pourrait paraître étrange, mais c’est au cours de cette soirée qu’il m’a été proposé d’accompagner 48h plus tard dans un village isolé au centre de l’ile un groupe de balinais à la crémation d’un de leurs amis qui était décédé quelques jours plus tôt. Ce drôle de télescopage d’événements de la vie ne semblait choquer personne, mais il est vrai que le rapport à la mort est très différent d’une religion à l’autre.

 

Deux jours plus tard, j’ai donc pris le chemin de cette cérémonie mortuaire « privée » et tenue secrète qui n’a rien à voir avec celles auxquelles les touristes en mal de dépaysement sont conviés. Mon « ami » policier qui a troqué son uniforme contre des habits traditionnels balinais m’explique que le défunt était un brahmane. Appartenant à la plus haute caste, Il sera donc brulé dans le sarcophage en forme de taureau qui est déjà dressé sur une esplanade au milieu des cocotiers. Aucune tristesse n’est palpable chez ces gens qui viennent de perdre l’un des leurs et je ne m’attendais pas à ce que l’on me convie à voir la dépouille dans son cercueil ouvert avant qu’il ne soit amené sur le lieu de la crémation. Je commence à me demander ce que je fais là mais il m’est impossible de me défiler…

 

Un peu plus tard, du monde arrive devant la maison. Ce sont des hommes qui amènent la tour de bambou qui fera office de corbillard chargé de transporter le corps jusqu’au lieu de crémation. L’homme était un notable et c’est à bord de cet imposant char richement décoré et orné de sa photo qu’il fera son dernier voyage terrestre. Une fois le cercueil installé au sommet de cet édifice à l’équilibre instable, la procession se met en marche. A plusieurs reprises, les porteurs arrêtent leur lente progression et ils font faire un tour sur place au passager qu’ils transportent vers le bucher. Cette manœuvre est destinée à désorienter l’âme du défunt et l’empêcher de venir hanter la demeure qui a été la sienne pendant de longues années… Cette explication me plait bien et je me dis que j’aimerais bien pouvoir revenir terroriser certaines personnes quand je serai mort. Mais il parait que c’est une autre histoire… !

 

Enfin, le cortège auquel se sont joint de nombreux habitants des villages environnants arrive à la clairière au milieu de laquelle le sarcophage en forme de taureau a été dressé au dessus du foyer qui sera bientôt allumé. Le défunt enveloppé d’un drap blanc est déposé dans le « corps » du taureau dont le « couvercle » a été enlevé. Des femmes recouvrent la dépouille de fleurs, d’offrandes diverses alors qu’un orchestre de gamelan joue de la musique traditionnelle et que les prêtres récitent les prières rituelles qui précèdent la crémation.

 

Une fois le sarcophage refermé, la foule s’écarte et il suffit de quelques secondes pour que l’embrasement qui a été minutieusement préparé soit total. Il faudra plusieurs heures pour que la crémation soit totale mais le spectacle devient rapidement assez impressionnant, âmes sensibles s’abstenir ! Très rapidement, le taureau de bois s’effondre dans les flammes et le corps qu’il abritait devient visible au milieu du brasier. Lentement, les bras et les jambes de l’homme en train de brûler se tendent à 45° vers le ciel, ce qui est vraisemblablement lié à la carbonisation des chairs. Le phénomène persiste de longues minutes avant que les membres ne se disloquent et disparaissent dans les braises.

 

Tout n’est pas pour autant fini car le crane qui n’est plus qu’une masse noire résiste encore au feu purificateur. (Voir photo). Il finira par se désintégrer mais personne ne saura si l’âme du brahmane a effectivement atteint sa destination finale…

 

Les intéressés par l’hindouisme balinais qui comprennent l’anglais liront avec intérêt les deux tomes de « Sekala and Niskala », « Le royaume du visible et de l’invisible », écrit par Fred B et Eiseman JR édité chez Périplus. (J’ignore si il a été traduit en Français.)

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