Cette nuit là à Bornéo, l’étrange bateau noir orné de dragons est resté prudemment au mouillage en pleine mer. Pour s’engager sur la Manumbar, une de ces grosses rivières qui naissent en pleine jungle, la jonque devra franchir une passe truffée de récifs dangereux et en raison de son tirant d’eau, elle ne pourra le faire qu’à marée-haute…

 

La baignade de la soirée autour du bateau a été écourtée par la présence détectée au sonar d’un « truc » de 5 à 6m de long qui se promenait sous la coque… Requin ? Crocodile de mer ? Personne n’a rien vu mais le chef de quart a préféré faire sonner la cloche synonyme d’embarquement immédiat…

 

Dans cette zone où la piraterie est une activité florissante, la présence d’un tel navire intrigue et plusieurs « speed boat » sont venus rôder dans les parages sans jamais s’approcher trop près comme l’on fait des pêcheurs à bord de leurs pirogues. Il faudra rester vigilants toute la nuit…

 

A l’aube, il semble que la situation se soit améliorée. Un zodiac chargé de sonder la profondeur en avant du bateau est mis à l’eau et il part en éclaireur, suivi par la jonque qu’il précède de quelques dizaines de mètres. Le passage n’est vraiment pas évident et il faudra plusieurs heures pour franchir l’estuaire et retrouver les eaux curieusement claires de la Manumbar qui est très différente de la Bengalon ou de la Sungai Baai… En avançant à toute petite allure au milieu de la mangrove, nous avons l’occasion de vérifier de visu que ces crocodiles d’estuaires ne sont pas une légende. Baignade interdite !

 

Après une journée de navigation, la jonque arrive à un gros camp de bûcherons qui exploitent la forêt de manière illégale, ce qui est assez fréquent en Indonésie. L’ambiance est électrique… Il y a de la musique, la bière coule à flots, il y a même une salle de billard enfumée et les inévitables putes à la gueule enfarinée, qui sont là pour distraire les ouvriers le soir venu.

 

Le chef de la police locale qui est venu contrôler nos autorisations officielles du gouvernement indonésien n’a pas l’air très content de nous voir débarquer dans le coin et il fait tour tenter de nos dissuader de quitter les lieux… Il y a des pirates, des ramasseurs de nids d’hirondelles armés qui font du trafic avec des philippins et des Chinois et même des « orang asli », des dayaks qu’il considère visiblement comme des « sauvages »…

 

Personnellement, c’est plutôt de ce type que je pense qu’il faut surtout se méfier et de toutes façons il est hors de question d’envisager de laisser la jonque sans surveillance. Comme d’habitude en Indonésie, il faut aller saluer le chef de village et signer le registre de passage qui ne montre aucune trace de passage d’un « orang putih », un homme blanc, ces dernières années… Chaque fois que nous entrons dans une maison, le flic s’empresse de préciser que je comprends l’indonésien, comme si il avait peur que j’entende quelque chose que je n’aurais pas du. Finalement, nous apprenons qu’il y a dans le coin quelques gouffres exploités par des ramasseurs de nids d’hirondelles et nous aurons la possibilité d’y aller à bord d’un 4x4 appartenant aux forestiers….


C’est ainsi que nous avons eu la faveur de rejoindre un étrange camp retranché truffé de pièges et d’astucieuses alarmes sonores confectionnées avec du fil de pêche passant aux travers de vieilles boites de conserves… Le moindre mouvement fait tinter ces cloches improvisées qui témoignent d’une présence humaine ou animale… Il y a effectivement des hommes armés qui surveillent des gouffres et non pas des grottes, ce qui est inhabituel dans la région. Un puits de 70m est équipé d’échafaudages en bambous branlants et nos apprenons qu’il y aurait déjà eu des morts parmi les ramasseurs pratiquant cette activité à hauts-risques…  Nous sommes bien contents d’avoir nos cordes mais malheureusement nous constatons qu’il ne s’agit que de grandes diaclases qui ne débouchent sur rien d’intéressant…

 

Pour corser l’affaire, la saison des pluies arrive et bientôt, il ne sera plus possible d’emprunter, même en 4x4 les mauvaises pistes qui sillonnent le massif. Entassés dans la benne d’un camion, nous avons d’ailleurs bien du mal à rejoindre le mouillage de la jonque au camp de bûcherons sur la Manumbar… La saison des pluies semblant vouloir démarrer en avance, nous décidons de retourner en mer et de mettre le cap vers de nouvelles aventures...

 

Si nous n’avons pas vu les pirates, ce n’est que partie remise mais nous ne le savons pas encore… De ce périple, je garderai le souvenir de ces deux dayaks aux longues oreilles traversant une clairière sous la pluie battante au milieu d’une meute de plusieurs dizaines de petits chiens de chasse…

 

Ultime vision fugitive d’un ancien monde appelé à disparaître inexorablement…

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