En scannant de vieilles diapos, je suis tombé sur une série d’images que j’avais faites il y a une douzaine d’années sur l’île de Sumba en Indonésie. Malgré sa proximité de Bali et Lombok, elle a échappé aux hordes de « tous-tristes »,Australiens buveurs de Foster’s... L’histoire est étonnante....

Le voyage depuis Denpasar à bord d’un avion à hélices a été très folklorique. La moitié de la vingtaine de passagers a prévu de descendre à Tambolaka et le vol s’est déroulé normalement dans le vacarme assourdissant du bimoteur. L’approche du petit terrain d’aviation se fait sans soucis, jusqu’à ce que le pilote remette les gaz et reprenne de l’altitude… Après une première boucle autour du terrain, voilà qu’il plonge vers la piste en klaxonnant mais ne s’y pose toujours pas ! L’inquiétude des passagers est palpable mais les deux acolytes aux commandes de l’appareil ont l’air de maitriser parfaitement la situation. Lors d’une nouvelle rotation, je comprends enfin la nature du problème. Un troupeau de buffles broute paisiblement au beau milieu du terrain d’atterrissage ! Après une nouvelle tentative, nous sommes enfin sur le tarmac et je m’amuse de voir la vitesse à laquelle les rats quittent le navire.

 Très rapidement, ils récupèrent leurs bagages alors que les moteurs tournent toujours. Quelques secondes plus tard, l’avion redécolle précipitamment avec les quelques passagers qui sont restés à bord. Tout irait bien, sans  un « léger » problème… Le pilote a oublié de fermer la porte de la soute arrière qui est  grande ouverte sur le vide béant ! Les sacs ballotent sous un filet de protection alors que plus personne n’ose  bouger.  En  me tenant aux sièges je vais prévenir le pilote qui  jette un œil dans la carlingue et me réponds  « sorry !» avant de tourner  une manivelle qui commande un câble  permettant de refermer la trappe. L’avion peut continuer son vol vers Waingapu, terme de notre périple.

Le lendemain, nous partons à bord d’un bus local qui échappe de peu à une catastrophe en perdant une roue arrière au bout de quelques kilomètres. En fin d’après-midi, nous rejoignons un village  totalement isolé près de Waikabubak. Après les traditionnelles visites chez le « kepala kampung », (le chef de village) et le « kepala adat », (le chef de coutume), nous sommes invités à nous installer dans une belle maison traditionnelle au toit pointu, encerclée par des espèces de dolmens qui sont en fait autant de tombes. De  la musique provient de la colline voisine et un vieil homme vient me dire que nous sommes invités à participer à une fête qui aura lieu après la nuit tombée. Il serait malvenu de refuser l’invitation et nous acceptons bien volontiers d’aller voir ce qu’il se passe là haut.

Après nous être badigeonnés d’anti moustique, le paludisme est omniprésent dans la région, nous partons à la frontale en suivant notre hôte qui est très alerte malgré son âge avancé. Un quart d’heure plus tard, nous arrivons sur une esplanade dallée où la fête bats son plein. Un buffle sacrifié dans l’après midi est en train de rôtir, ainsi que quelques chiens qui sont eux-aussi passés à la casserole. Un étranger qui sait s’exprimer en Indonésien est toujours une attraction et je rencontre un vif succès dans le village. Un « prêtre ?» animiste m’explique ce que l’on fête ici. J’aurais pu m’en douter, il s’agit d’obsèques de la plus grande importance. J’ai du mal à croire ce que j’entends et je me demande si je comprends bien ce qu’il me dit… Le disparu qui était un notable serait décédé il y a dix huit ans déjà et sa dépouille aurait-été conservée dans la demeure familiale le temps que ses descendants soient en mesure de lui offrir une cérémonie digne de son rang… Le plus étonnant reste à venir. Voilà que je suis entouré par la famille et que l’on m’invite à venir saluer le défunt qui préside lui-même ses propres funérailles !!! Perplexe, je me retrouve bientôt devant la dépouille qui a été emballée dans un « ikat », un linceul funéraire et trône au milieu de l’assemblée ! (Voir photo) J’imagine que l’homme a été momifié et qu’il est assis en tailleur sous la parure d’étoffe qui l’habille mais le corps reste invisible…

Selon nos hôtes, les esprits sont là et il ne faut surtout pas les mécontenter. Des assiettes de victuailles sont placées à même le sol à leur intention et chaque invité vient rajouter quelque chose à ce festin divin. Pour la famille, cette cérémonie est l’investissement de toute une vie et tous les participants acceptent de mettre la main à la poche en fonction de leurs moyens. Je demande à participer mais le chef de village ne veut pas. Il faut que j’insiste pour pouvoir offrir quelques roupies, une somme dérisoire en comparaison d’un pouvoir d’achat européen même modeste. Des hommes dansent sur une musique lancinante et ils sont bientôt pris de convulsions avant d’entrer véritablement en transe. Le Maître de cérémonie invoque les ancêtres dans un dialecte mystérieux et l’atmosphère devient pesante. A un moment, j’ai l’impression de devenir invisible aux yeux de l’assistance… Il est temps de quitter les lieux.

Il est plus de minuit lorsque nous sommes de retour au « losmen », (une maison d’hôte pour indonésiens). Le contraste est sidérant. Les enfants ont profité de l’absence des adultes, sans doute une véritable aubaine, pour regarder « Goldorak » sur un ancêtre du Home-Cinéma !

En repensant à cette histoire, je me demande ce que sont devenus ces gens qui auront de plus en plus de mal à perpétuer leurs croyances aussi étranges soient-elles…


La civilisation est en marche, mais est-ce vraiment un bien ?

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