Le docteur possède un
réseau d’amis influents et c’est sans difficulté qu’il nous obtient un rendez-vous avec le préfet qui dirige la province. Celui-ci nous délivre le fameux « surat
jalan », l’autorisation de nous rendre dans cette zone règlementée. Dans un bon Anglais, il nous explique que son domaine s’arrête en haut des escaliers de
Kadukatug et qu’au-delà de cette limite, il ne saurait être tenu pour responsable des malheurs qui devraient nous frapper… « Après avoir franchi la muraille, vous marcherez
sur un bon chemin et vous passerez devant des maisons. Vous ne verrez personne, comme si elles venaient tout juste d’être abandonnées... Les Baduis vous épieront, mais ils ne se
montreront pas... ! ». « Cette zone est une sorte de filtre, un tampon entre les Javanais et ces animistes qui refusent tout contact avec le monde
extérieur…».Puis il continue...
« Si vous apercevez quelqu’un, ce sera un homme vêtu
de noir, pressé de s’éloigner de vous comme si vous étiez des pestiférés... » Il explique que ces « Baduis hitam », ces « Baduis
noirs », sont des gardiens investis d’une mission divine et qu’ils ne sont pas agressifs tant que l’on ne cherche pas à briser des tabous... Enfin, il raconte qu’il sera impossible
de voir les « Baduis blancs » qui sont en fait des chamanes dotés de pouvoirs surnaturels... Persuadé de raconter quelque chose de très important, Il parle le doigt levé vers le
ciel... « Après une demi-heure de marche, vous parviendrez au-dessus d’un petit lac aux eaux noires... C’est le domaine des esprits et abrite même un démon maléfique chargé de protéger
les « Baduis dalam » les « Baduis de l’intérieur » des atteintes du monde moderne. « Soyez très prudents car les dieux provoquent des accidents
qui sont parfois mortels lorsqu’ils sont de mauvaise humeur....! » Même s’il est musulman et qu’il a suivi des études supérieures, le préfet croit à l’existence de forces qui nous échappent
et il se veut persuasif… Qui vivra verra… !
La route qui conduit à Kadukatug n’est pas asphaltée et il faut souvent pousser le minibus de location pour le
sortir des profondes ornières dans lesquelles il s’embourbe…. Nous passons la nuit chez un chef de village antipathique, un arriviste qui a du être nommé ici à la suite d’une “promotion”, un peu
spéciale, une version locale d’une mise « au placard » ! Il affiche un mépris avoué pour les Baduis qu’il est censé protéger des atteintes de l’extérieur et il
tente surtout d’extorquer de l’argent aux rares visiteurs de passage dans ce coin perdu et noyé la plupart du temps sous des trombes d’eau…
Au matin, nous partons très tôt pour en direction de la vallée interdite. Comme le chef de la province l’avait prévu, il n’y a personne dans les champs et quelques rares silhouettes sombres disparaissent précipitamment à notre approche. Les portes des maisons s’entrouvrent en grinçant et se referment aussi tôt. L’ambiance est très étrange et nous nous sentons épiés comme des bêtes curieuses. Dans un film d’aventures, l’angoisse monterait et les premières flèches empoisonnées ne tarderaient pas à s’abattre par surprise sur les derniers du groupe… Bientôt, le fameux lac se présente. Il n’a rien d’effrayant et le sentier descend facilement jusqu’à sa berge.
Un curieux radeau est amarré et je m’étonne de la taille inhabituelle de coquilles de moules d’eau douce qui jonchent le sol.
Il n’y a toujours personne et des percussions résonnent dans le lointain... Le petit chemin zigzague dans les hautes herbes, ce qui fait craindre davantage un serpent venimeux, (surtout qu’il y
en a…) qu’un fantôme ! Subitement, Monique pousse un cri ! Elle a glissé et elle est bêtement tombée en arrière sur les fesses. Elle a senti un « crac » dans
son poignet droit et son avant-bras a prends une drôle de courbure. La fracture est évidente et il faut évacuer les lieux au plus vite tant qu’elle peut encore marcher... Il faut retourner
chez le docteur Ko qui saura ce qu’il faut faire pour réduire cette vilaine fracture.
Il faut savoir remercier les dieux pour leur clémence… !
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L’écotourisme n’était pas encore à la mode, il n’y avait aucun hébergement, tout juste un « losmen » à Muarasiberut. Les surfeurs Australiens n’avaient pas encore
découvert les magnifiques rouleaux qui se brisent sur la côte Sud et l’île avait mauvaise réputation. Dans les rares publications existantes, elle était présentée comme une île peuplée de gentils
sauvages et de serpents venimeux… Il n’y avait rien de tel pour me donner envie d’aller y faire un tour et c’est ainsi que j’étais parti, après avoir obtenu une autorisation de la police et du
gouverneur grâce à mon ami médecin de Bogor, le Docteur Ko. Le « surat jalan » en poche, (le permis), j’avais pu embarquer à bord d’un bateau de la
marine Indonésienne et je m’étais fait déposer sur une côte, un rendez-vous étant fixé trois semaines plus tard de l’autre côté de l’île, à Muarasikabaluan. J’avais fait le pari
de partir sans la moindre nourriture et d’aller à la rencontre de ces fameux « hommes fleurs » qui vivent de chasse, de pêche, de cueillette et de la culture du
« sago » qui n’est autre que de la farine extraite du tronc d’un palmier.
Les
« fliques » m’avaient déposé sur une côte inaccessible à autre chose qu’une pirogue ou un « zodiac » et ils étaient repartis, persuadés que j’étais complètement dingue. Une
fois seul, il ne me restait plus qu’à aller à la rencontre de ces gens et d’ailleurs, ce sont eux qui étaient venus vers moi. Il était temps s’oublier tout planning et de laisser faire le hasard
qui devait bien avoir une petite idée derrière la tête… « Aloita ! », (bonjour)… l’accueil était chaleureux et ils m’avaient vite fait comprendre qu’ils
m’invitaient jusqu’à leur « uma », leur maison sur pilotis. Il n’en fallait pas plus pour changer véritablement de monde et se vider la tête de tous les
préjugés…
Plus de
vingt ans plus tôt, j’avais été charmé par ce petit peuple souriant qui s’étonnait de tout… Pour satisfaire leur curiosité, il avait fallu que je leur montre l’intégralité du contenu de mon sac à
dos et je m’étais aperçu que le moindre objet anodin et sans valeur les intriguait beaucoup. Très vite, j’avais compris que le vol était un concept qui leur était inconnu. Le peu de matériel que
j’avais emporté, 12 kilos au total ne risquait strictement rien et il ne justifiait pas pas une agression. J’avais partagé leur vie, comprenant à quel point ils étaient proches d’une
nature qu’ils respectent et qu’ils craignent. L’animisme et la magie sont omniprésents et j’avais eu l’occasion de le constater, j’en reparlerai dans un prochain
article…
Le
gouvernement Indonésien qui voyait d’un mauvais œil que ces « sauvages » primitifs continuaient à vivre selon leurs traditions avait autorisé des pasteurs à venir
s’installer sur l’île pour porter leur bonne parole. Selon le premier principe de la « Pancasila », les 5 préceptes indonésiens, chacun se doit de
croire en un Dieu quel qu’il soit et l’Islam a bien peu d’avenir auprès de peuplades dont le cochon sauvage est l’une des bases de l’alimentation. Une église avait été construite à
Madobat, un village créé de toutes pièces pour tenter de sédentariser ces familles qui ont toujours vécu en nomades au cœur d’une jungle luxuriante sur laquelle des compagnies
forestières lorgnent avec de plus en plus d’insistance. Un matin, le serviteur de Dieu était apparu au « kampung », accompagné de quelques convertis qui apportaient des
cadeaux…. de la nourriture, des tissus colorés et, j’ai cru halluciner, des soutiens-gorges de coton blanc ! Le pasteur teuton trouvait choquant que les femmes se promènent la poitrine à
l’air et il voulait y mettre un terme… Pour moi, cet homme incarnait la bêtise humaine et j’aurais aimé pouvoir maitriser suffisamment de vocabulaire pour expliquer à ces gens dans leur dialecte
que ce genre d’individus était l’incarnation du mal et qu’il mériterait de retourner à Sumatra à la nage… Au milieu des requins !
Cette fois là, nous sommes partis en deux équipes. La première a pénétré dans « Gua Liah », une grotte bien connue par les chasseurs
de nids d’hirondelles et les terrassiers à la recherche de phosphates. Avec Marc Duhamel, nous suivons un des villageois qui nous guide à travers les broussailles qui recouvrent tout. Une
demi-heure plus tard, nous arrivons effectivement devant « Gua Siluman », (la grotte du démon) qu’il aurait été très difficile de trouver par
nous-mêmes. Un plan incliné très raide (photo) plonge sur un puits que nous équipons sans difficulté avant de prendre pieds 30m plus bas dans une vaste galerie. De vieux
échafaudages en bambous encore en place montrent que les autochtones avaient l’habitude de descendre jusqu’ici et nous découvrons qu’ils ont creusé des trous un peu partout, de véritables
chausse-trappes de plusieurs mètres de profondeurs qu’il serait très facile de transformer en autant de pièges mortels (photo). Il faut vraiment que ces phosphates aient une
grande valeur. La suite ne présente aucune difficulté particulière et nous arrivons bientôt au sommet d’un vaste puits qui semble barrer la galerie. Nous ne sommes pas équipés pour tenter une
escalade en traversée et notre exploration s’arrêtera là pour aujourd’hui….
Au moment même où nous allions rebrousser chemin, nous entendons un brouhaha monter du fond de la grande crevasse ébouleuse. Il y a même la lumière
caractéristique des éclairages à l’acétylène… Les copains sont là et nous pouvons même nous parler à 25m de distance. La jonction entre les deux cavités est faite. Sur le chemin du retour,
nous prenons le temps de topographier les lieux, ce qui demande pas mal de temps. Lorsque nous ressortons, la nuit tombe et le paysan ne nous a pas attendu. Si l’axe de la vallée est bien
visible, le vague sentier que nous avons emprunté à l’aller est indécelable au milieu d’une végétation particulièrement touffue. Tant bien que mal, nous parvenons à descendre en contournant
parfois des bouquets d’épineux quasi impénétrables. Pris par la nuit, nous marchons vers une petite mosquée que nous avions repérée et qui brille comme un phare au milieu des rizières. Avant de
déboucher enfin sur un véritable chemin, nous traversons un vieux cimetière à moitié en ruines. Des tombes sont cassées, des dalles sont renversées, un peu comme dans un film
d’épouvante…
Je suis revenu souvent à Java depuis cette date et je suis toujours étonné de constater que cette histoire perdure et que je suis régulièrement présenté comme
l’homme qui a vu
Profitant de la spécificité du site, Enzo a imaginé des itinéraires de niveaux différents ou se mélangent harmonieusement des « ponts Népalais », des
tyroliennes, des passages en « via ferrata », le tout parfaitement sécurisé pour le plaisir des petits et des grands…
Sur le chemin du retour, traquenard policier à un carrefour…. « Opération ceinture » pour les automobilistes distraits et trois
points de moins sur le permis pour ces fous dangereux à la conduite qui peut être exemplaire et qui ne mettent en danger qu’eux-mêmes… Courage, le port du casque obligatoire au
volant est pour bientôt !
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